Jazz, Charleston, cocktails « de contrebande » et tables de casino : le jeudi 5 novembre, l'Alliance Française de San Francisco et son Francophone Museum ressuscitent l'ambiance des speakeasies de la Prohibition. Derrière les plumes et les paillettes se cache une histoire méconnue — celle des vignerons français qui ont aidé le vin californien à traverser près de quatorze ans de régime sec. Mode d'emploi.


Un speakeasy des années 1920 à l'Alliance Française de San Francisco
Oubliez le vernissage sage, verre de blanc à la main. Le temps d'une soirée, le jeudi 5 novembre 2026, de 18 h à 23 h, le Francophone Museum de l'Alliance Française se transforme en speakeasy, ces bars clandestins où l'Amérique de la Prohibition allait boire en cachette — avec, dans la légende, un mot de passe à chuchoter à l'entrée. Au menu : musique live, danse, cocktails inspirés de l'époque, vins et buffet francophone.
L'événement s'intitule « La Nuit au Musée: A Sip of the Roaring 20's ». Un titre bilingue, comme il se doit dans une maison où l'on passe d'une langue à l'autre au fil des conversations.
Le Francophone Museum, l'histoire des Français en Californie
Si vous n'y avez jamais mis les pieds, c'est l'occasion. Installé dans les murs de l'Alliance au 1345 Bush Street, le Francophone Museum a ouvert ses portes en mai 2024. C'est le premier musée des États-Unis entièrement consacré aux immigrés francophones de Californie.
Célébration du 1er musée francophone aux US de l’Alliance Française de San Francisco
On y suit près de deux siècles de présence francophone : les premiers explorateurs, la ruée vers l'or, les métiers et les commerces tenus par des Français, les clubs et les institutions, jusqu'aux catastrophes naturelles qui ont marqué la ville. L'hôte, lui, n'est pas né d'hier. Fondée en 1889, l'Alliance Française de San Francisco revendique le titre de plus ancienne Alliance des États-Unis.
La Prohibition en Californie : comment le vin a survécu
Petit rappel pour les nouveaux arrivants. De 1920 à 1933, le 18e amendement de la Constitution américaine, appliqué par le Volstead Act, interdit la fabrication, le transport et la vente de boissons alcoolisées. Il faudra attendre le 21e amendement, ratifié le 5 décembre 1933, pour lever l'interdiction.
Pour les vignobles californiens, le choc est brutal. La vallée de Napa comptait 140 caves en 1889 ; à la fin de la Prohibition, il n'en restait qu'une douzaine. Les Californiens ne se sont pas mis à l'eau pour autant. La loi laissait chaque chef de famille produire chez lui jusqu'à 200 gallons (environ 760 litres) par an de « jus de fruits non enivrants » — une formule assez floue pour que des centaines de milliers de foyers y voient un feu vert pour faire leur vin. Résultat : chaque automne, des trains entiers de raisins partaient vers la côte Est, et la Bay Area à elle seule en absorbait au moins 2 000 wagons par an, selon le Wine History Project de San Luis Obispo. On vendait même des « briques » de raisin séché, avec une mise en garde pleine d'humour : surtout ne pas les dissoudre dans de l'eau sucrée, ni laisser le mélange reposer une vingtaine de jours au fond d'un placard… sous peine d'obtenir du vin.
Vignerons français et Prohibition : Beaulieu Vineyard et Paul Masson
C'est là que l'histoire prend un accent français. Georges de Latour — un Français installé en Californie — fonde Beaulieu Vineyard en 1900 avec son épouse Fernande, dans la vallée de Napa. Le nom vient de l'expression « Quel beau lieu ! ». Bien avant la Prohibition, dès 1906-1907, Beaulieu obtient le droit de produire du vin de messe pour l'Église catholique. Quand l'interdiction tombe, ce sésame lui permet de continuer à vinifier légalement et d'approvisionner les paroisses de tout le pays. Pendant que les concurrents ferment, le domaine rachète des vignobles et quadruple sa production. À la levée de l'interdiction, il produit plus d'un million de gallons par an, soit environ 3,8 millions de litres.
Plus au sud, dans les collines de Saratoga, Paul Masson, né en 1859 à Merceuil, près de Beaune, et arrivé en Californie en 1877, tente lui aussi de tenir le cap. Sa maison est autorisée à produire un peu de vin de messe et du champagne — « médicinal », bien entendu. Pour le reste, elle se met à la conserve de fruits. En France, on peine à imaginer un vigneron bourguignon obligé de vendre des fruits en conserve pour survivre. En Californie, ce sont ces expédients qui ont permis à une partie du vignoble de passer le cap — même si Paul Masson, affaibli, cédera son domaine à son voisin Martin Ray au sortir de la Prohibition.
C'est ce pan d'histoire franco-californienne que la soirée veut remettre en lumière : le rôle des traditions et des viticulteurs français dans la préservation de la culture du vin pendant ces années sèches.
Programme de la soirée : jazz, chanson française et Charleston
La partie histoire sera brève, promis. Rebecca Yerger, historienne qui signe depuis des années la chronique « Memory Lane » du Napa Valley Register, proposera une courte intervention sur la Prohibition dans la Bay Area.
Ensuite, place à la fête — avec deux concerts :
- Le Charles Unger Experience, emmené par le saxophoniste Charles Unger, figure de la scène jazz de San Francisco depuis une quarantaine d'années, selon son site.
- La Gauloise All Stars, qui revisite les grands classiques de la chanson française des années 1960 aux années 1990. De quoi chanter à tue-tête, avec un léger anachronisme assumé.
Entre deux sets, des tables de jeux de casino et une initiation au Charleston, la danse emblématique des années 1920. Aucune expérience requise : il suffit d'avoir des jambes et un peu d'audace.
En pratique : date, tarifs et billets pour le 5 novembre
- Date : jeudi 5 novembre 2026, de 18 h à 23 h.
- Lieu : Alliance Française de San Francisco et Francophone Museum, 1345 Bush Street, San Francisco.
- Tarif : $60 (50 $ pour les membres de l'Alliance Française) (tarifs en prévente).
- Billetterie et informations : ici
- Pensez à votre pièce d'identité : de l'alcool étant servi, elle peut vous être demandée à l'entrée ou au bar, comme partout aux États-Unis.
- Venez sans voiture : le stationnement est rare dans le quartier, malgré le parking à proximité ; mieux vaut prendre Muni ou un VTC, surtout si vous comptez goûter aux cocktails.
Rien n'oblige à sortir les plumes, les bretelles ou le chapeau cloche. Mais dans un speakeasy, mieux vaut ne pas passer inaperçu.
Bonne soirée, et bon voyage dans les années folles !
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