

La médiathèque du consulat général de France à Rio de Janeiro organisait la semaine dernière un hommage à l'écrivain naturaliste brésilien Aluisio Azevedo (1857-1913). Son biographe de référence est français, il s'agit de Jean-Yves Mérian, professeur à l'université de Rennes II, que Lepetitjournal.com a pu rencontrer lors de son passage à Rio.
Lepetitjournal.com : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à Aluisio Azevedo ?
Jean-Yves Mérian : Au départ, j'ai fait des études de langues, mais j'ai décidé un beau jour de choisir le Brésil et lorsqu'il s'est agi d'écrire ma thèse, je suis allé dans le sens de mes goûts. J'aimais beaucoup Emile Zola, le naturalisme, et j'ai essayé de trouver l'écrivain qui pouvait le mieux représenter cette esthétique, ce courant, et j'ai ainsi choisi d'étudier Aluisio Azevedo. Je crois qu'il faut une certaine sympathie pour l'écrivain qu'on étudie et cette sympathie est née du fait que c'est un homme qui a eu une vie de roman, depuis sa naissance à São Luís do Maranhão en 1857 jusqu'à sa mort à Buenos Aires en 1913. Il a eu une vie qui n'était pas habituelle pour les Brésiliens et il a joué un rôle très important aussi bien sur le plan littéraire que sur celui de l'agitation des idées nouvelles.
Quelle est la place d'Aluisio Azevedo dans la littérature brésilienne ?
C'est un auteur incontournable dans les études secondaires et même supérieures de littérature, mais dont on restreint la portée parce qu'il n'y a que deux de ses romans qui sont réellement étudiés : O Mulato (1881) et O Cortiço (1890). Or il a une ?uvre beaucoup plus riche et le fait qu'il soit contemporain de Machado de Assis peut parfois le desservir. Ainsi, il est connu, mais n'a pas la notoriété qu'il devrait avoir malgré la très grande actualité de certains des thèmes qu'il développe dans ses romans.
Comment Aluisio Azevedo a-t-il marqué son époque ?
Son premier roman, O Mulato, marque le début du naturalisme. C'est un roman important, non seulement sur le plan littéraire, mais par les thèmes qu'il ose aborder et qui possèdent une charge polémique très grande : la discrimination raciale, la grande difficulté des mulâtres à s'intégrer dans une société néocoloniale, patriarcale, et esclavagiste, mais aussi la dépravation du clergé (dans le Maranhão), la question du métissage, etc. Ce sont des questions qui n'étaient pas abordées jusqu'alors dans le roman d'une façon aussi claire. C'est aussi une ?uvre de "propagande" antimonarchiste, républicaine, positiviste et laïque. Il a créé une telle polémique que pour éviter d'être agressé voire tué, il s'est rendu à Rio de Janeiro.
Aluisio Azevedo est-il l'Emile Zola brésilien ?
Ce n'est pas un imitateur, il a travaillé après enquête, il était aussi journaliste, mais dans O Cortiço, on trouve effectivement des éléments inspirés de Zola (L'Assommoir, Germinal, Nana,?). Il y a une présence de l'esthétique, de la vision du monde qu'avait Zola, c'est un roman de la ville, sur la formation du prolétariat urbain. Le "cortiço", qui est un habitat populaire où vivent des esclaves et des immigrés, est un endroit où se forme, sans préjugés de races, la société prolétaire du Brésil d'après. Aluisio Azevedo montre comment cela s'est construit. C'est aussi le procès de l'esclavage, des m?urs politiques et économiques de la fin de l'Empire. Et ce sont des documents sociologiques et ethnographiques de première qualité, qui voulaient faire ?uvre de critique sociale, cités plus tard par Gilberto Freyre sur la formation de la société brésilienne.
Quelle est aujourd'hui l'actualité d'Aluisio Azevedo ?
Elle saute aux yeux quand on regarde les choses. On retrouve encore aujourd'hui des constantes dans les mécanismes de "classes sociales", c'est-à-dire dans l'accumulation des richesses, la confiscation du pouvoir économique et du pouvoir politique par une petite minorité. Dans les ?uvres d'Aluisio Azevedo, on a aussi toutes les m?urs politiques et économiques de l'époque : la corruption, les conflits d'intérêts, à tous les niveaux, ainsi qu'une critique très juste de l'absence de politique publique pour résoudre des problèmes graves tels que l'assainissement, la santé ou encore l'éducation dans les quartiers populaires. A part ces derniers points qui ont été améliorés, les autres thèmes qu'il a choisis sont malheureusement toujours présents aujourd'hui.
Aluisio Azevedo avait-il des réponses à apporter à ces problèmes ?
Ce n'est pas un théoricien, comme Zola, il avait des utopies. Pour lui, le progrès devait passer par l'instauration d'une République avec une séparation de l'Eglise et de l'Etat et l'éducation du peuple. Il avait aussi l'idée, pour laquelle il est précurseur, que la société brésilienne serait une société métissée. Selon Aluisio Azevedo, dont les fréquentations étaient abolitionnistes, le problème n'était pas de race, mais d'éducation et de culture. Ses utopies passaient par là, mais ses désillusions aussi parce que les républicains n'ont pas répondu à ses souhaits avec le retour de l'oligarchie à la tête de l'Etat et la présence toujours influente de l'Eglise. Toutefois, il n'était pas un pessimiste, il pensait que le Brésil évoluerait vers plus de civilisation et d'humanité grâce au progrès scientifique.
Propos recueillis par Corentin CHAUVEL (www.lepetitjournal.com - Brésil) mercredi 14 août 2013







