

Vous avez certainement déjà dû les remarquer, bien souvent ils sont installés sur une petite chaise sur un trottoir, ils sont munis d'une calculatrice et sont pour la plupart du temps entourés d'une dizaine de personnes, ce sont les "corretors" du jogo do bicho. Lepetitjournal.com est allé à la rencontre de l'un deux.
Le "jogo do bicho" ("le jeu des animaux") est un jeu de hasard, une sorte de bingo ou chaque numéro est associé à un animal. Cette loterie populaire est illégale et pourtant tolérée par les autorités.
En 1888, le baron de Drummond, propriétaire du zoo de Rio, lance une grande loterie pour attirer les visiteurs dans son parc. Le jeu est simple, à la fin de la journée un animal est tiré au sort et si cet animal est celui qui figure sur votre ticket d'entrée vous pouviez gagner jusqu'à 20 fois le prix du billet. Cette loterie créa un tel enthousiasme que des paris sur l'animal sortant furent lancés alors même que les parieurs ne visitaient pas le zoo. Le jogo s'était échappé du zoo. Au fil des années, le jogo do bicho s'est étendu dans tout le pays.
Le jeu le plus populaire du Brésil
Lors d'une grande enquête sur la consommation des foyers brésiliens effectuée par l'IBGE (Instituto brasileiro de geografia e estatitica) en 2009, sur une durée de 12 mois, les dépenses liées au jogo do bicho ont été estimées à 697 millions de réais. Le jogo do bicho se classait alors en seconde position des jeux de hasards préférés des Brésiliens, venant juste après la loterie gouvernementale "Mega Sena". Plus qu'un jeu populaire, le jogo devient une institution.
Nilo a 67 ans, il habite la communauté de la Rocinha à Rio et cela fait déjà 30 ans qu'il prend les paris pour le jogo do bicho. Bien que les règles du jeu soient un peu complexes, elles n'ont plus de secrets pour lui et qu'importe les combinaisons choisies par les parieurs et les montants joués, à l'aide de sa petite calculatrice et grâce à son expérience, il sait très rapidement ce que vous êtes susceptible de gagner.
Un système bien huilé
En 10 minutes seulement, c'est bien une vingtaine de personnes qui est passée par son petit bureau. Il y a aussi bien des femmes, des hommes, des cadres, des "porteiros" et vous pourrez même voir passer votre facteur qui, entre deux courses, vient tenter sa chance. Les sommes misées ne sont pas très importantes, mais les gains ne sont pas négligeables. "Si je parie R$ 10 sur le numéro 10 et qu'il est tiré au sort, je pourrais gagner R$ 180, c'est toujours plus rapide que dans mon travail", explique un joueur. "Ici, on peut jouer tous les jours et les sommes que l'on veut, c'est pas comme à la loterie nationale qui n'a lieu qu'une fois par semaine", ajoute-t-il.

Paris par téléphone
Pour les habitués, Nilo prend aussi les paris par téléphones. Au cours de la journée, la liasse de réais grossit sur la table de Nilo et lorsqu'on lui demande s'il n'a pas peur de se faire braquer, celui-ci répond en riant : "Personne n'osera s'attaquer à moi. Je ne suis pas seul, la réprimande serait trop grave pour le voleur." Nilo ne craint ni les voleurs ni même la police. "Si je suis arrêté le matin, je ne resterai qu'une journée en prison. Après on me fera sortir. C'est comme ça que ça marche !" sourit-il.
Il n'a pas voulu nous dire combien il gagnait par mois grâce à cette activité, mais il a juste expliqué qu'il avait suffisamment pour bien vivre, lui et toute sa famille. Derrière son sourire, Nilo nous confie toutefois qu'aucun métier n'est sans risque et surtout pas le sien. Car si le jogo do bicho fait partie du folklore brésilien, il n'en reste pas moins une activité illégale qui dissimule des activités criminelles telle que le blanchiment d'argent.
Le crime derrière le folklore
La longévité du jogo do bicho aurait deux raisons : la première serait la corruption. "Si je suis encore là, c'est parce qu'ils font ce qu'il faut avec la police et les politiques", explique Nilo.La deuxième toucherait une autre institution brésilienne : le carnaval. Afin de redorer leur image de marque, certains "bicheiros" ont commencé à sponsoriser les écoles de samba dans les années 1930. Depuis, les sommes extravagantes dépensées pour le défilé des écoles de samba proviendraient pour partie des activités illégales du jogo.
En témoigne notamment l'opération "Dedo do Deus" lancée en 2011. Le contingent mobilisé pour cette opération a été l'un des plus grands déployé au cours de ces dernières années. Menée par le Groupe d'action spéciale pour la lutte contre le crime organisé (Gaeco) du ministère public de l'Etat de Rio de Janeiro, l'opération avait pour but de lancer un grand coup de filet dans l'organisation du jogo do bicho. Cette action a entraîné la perquisition de la Liesa (Liga independente das escolas de samba) et l'arrestation de plusieurs personnalités dont plusieurs directeurs d'écoles de samba, telles que Beija Flor ou Grande Rio. Le monde politique a aussi été touché et le maire de la ville de Teresopolis a été arrêté. Au total, c'est une soixantaine de personnes qui ont été interpellées.
L'opération a mis officiellement en lumière le véritable pouvoir du jogo do bicho et son influence. Elle est l'une des premières grandes opérations menées par l'Etat et la première engagée suite à des dénonciations de commerçants dont les magasins avaient été retenus par les bicheiros pour leur activité. Cette petite brèche dans le système ne semble pourtant pas perturber les nombreux corretors qui occupent les trottoirs de la ville. Toutefois, à la question "que feriez-vous si l'un de vos petits-enfants souhaitait exercer votre profession ?", Nilo admet que quitte à s'occuper d'animaux, autant être vétérinaire !
Aude DU CREST (www.lepetitjournal.com - Brésil) lundi 2 juin 2014







