Édition internationale

THEATRE - Prédestiné à l'explosion, l'humain selon Yasmina Reza

Écrit par Lepetitjournal Munich
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 2 novembre 2015

 

Entrevue avec la compagnie Antéros 


La salle du Teamtheater de Munich accueillait ce jour-là une bonne centaine de spectateurs intéressés. Avec un titre tel que Le Dieu du Carnage, j'avais une petite idée du thème autour duquel la pièce pouvait bien tourner : la violence. Après tout, Ionesco le disait : « Sans conflits, il n'y aurait pas de théâtre » (Notes et contrenotes). Mais avant de pouvoir faire mûrir ces petites réflexions, les projecteurs déjà éclairent la scène. D'apparence stricte côté gauche, et chaleureuse côté droit, deux couples se font face, chacun assis sur des chaises à une extrémité de la large scène utilisée. Les phrases sont patiemment débitées, les mots intelligemment sélectionnés, comme par crainte. Une tension claire se dessine, tout d'abord entre les deux couples, car leurs enfants se sont battus, et l'un d'eux en est ressorti, pour les uns, défiguré, pour les autres, légèrement amoché. Puis, peu à peu, à mesure que les belles intentions de départ artificiellement sur- clarifiées de régler ce différend à l'amiable volent lentement en éclats, cette tension commence à apparaître au sein des couples eux-mêmes. Ils dévoilent ainsi au fur et à mesure leur réalité, mettent à bas leur socle de valeurs, font tomber leur masque de politesse et leurs faux-semblants de civilités. Des éléments inattendus font office de déclencheurs. 

Ainsi, selon une cascade d'actions implacable, l'une en vient à vomir sur les livres d'art tant aimés de l'autre. Un téléphone est plongé dans un vase dont les fleurs seront projetées sur le sol. Des coups fusent, un sac à main traverse la salle, des messes basses sont rendues publiques, des secrets ridicules mis au jour. Les duos alternent dans une chorégraphie aussi savamment étudiée qu'exécutée, le long de cette pièce qui ne s'accorde aucun arrêt. Tantôt les hommes saouls se moquent de leurs femmes qu'ils déclarent délirantes, tantôt le couple d'affaires se jette toutes griffes dehors sur le second, pris au dépourvu par quelques gênants aveux déplacés. Parfois, un personnage est mis à l'écart, littéralement fusillé par les trois autres. Après une phase initiatique où l'on comprend qu'aucun groupe de personnages, aussi solide en apparence puisse-t-il être, ne peut résister à la fourberie des dialogues de l'auteure, on s'habituera lentement mais sûrement à voir tous les genres d'alliances et de trahisons possibles prendre place sur scène et s'enchaîner avec très peu de répit. 

Au bout d'un certain temps, on en oublierait presque pourquoi les couples en sont venus à se marier d'une part, et d'autre part quel fut leur point de départ : la volonté de régler un conflit. Et comment finissent-ils ? Dans un sublime carnage. Et c'est bien là l'idée qui tient toute la pièce, lâchée à l'improviste par un personnage, lobby-man cynique et toujours occupé : l'existence d'une entité transcendante, d'un marionnettiste sadique, le Dieu du Carnage. Selon lequel toute relation humaine, aussi bonne son intention initiale fut-elle, est vouée à sombrer dans le plus violent des massacres. Scepticisme amplifié pour l'occasion ou réalisme pragmatique face au quotidien ? L'auteure, Yasmina Reza, penche et suggère selon moi, le second. 

La réplique finale est étrange, et pousse à méditer même une fois sorti de la salle : un hamster abandonné dont on évoque le malheur depuis le commencement, serait peut-être en train de festoyer, tandis que les protagonistes se découvrent avec un recul impromptu, comme des bêtes sauvages au milieu du salon, en ruines. Retournement inopiné qui met aussi fin à cette pièce renversante au propos très sombre. 

Le gros du public sorti, une petite entrevue avait été organisée entre l'assistante à la mise en scène ainsi que les quatre acteurs d'un côté, et notre groupe de théâtre ainsi que quelques curieux de l'autre. Il y a été question de cette impressionnante et pourtant transparente danse à laquelle les acteurs s'étaient méticuleusement attelés pendant deux heures, de leur parcours et de leur passion pour le théâtre. 

Au détour de l'une de nos questions, un des acteurs, Thierry Seroz, a évoqué la raison de son amour pour le théâtre, qu'il pratique en parallèle de son métier, en amateur. Son expérience lui a permis d'en parler en quelques phrases précises. Au-delà du plaisir qu'il disait avoir quand il est sur scène (malgré un trac qu'il avouait perpétuel), il expliquait aimer le théâtre parce qu'à l'inverse de la vie réelle, le scénario y était déjà tracé. Aucun trac lié à une quelconque improvisation. Ses dernières phrases se sont cependant converties en incertitudes et en l'aveu de persistants questionnements : pur narcissisme ou bien plaisir de se libérer sur scène ? 

Par la suite, deux façons de jouer sur scène sont ressorties de cette enrichissante discussion: d'un côté, on tente « d'être » son personnage, en s'investissant personnellement dans son rôle, de l'autre, on essaie de « ne pas devenir »son personnage. Diderot le disait lui-même, «c'est l'extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres ; c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. » (Paradoxe sur le comédien). La sensibilité étant un élément fluctuant du corps humain, il vaut mieux ne pas s'y fier pour jouer sur scène, au risque de faire des prestations inégales. D'autres au contraire n'hésitaient pas à dire qu'ils faisaient le contraire. Bien que mon choix de citation puisse vous suggérer l'avis que j'ai sur la question, je dois aussi en parallèle admettre que, durant la pièce, rien n'a laissé réellement voir que chaque acteur avait des façons de jouer différentes. Et c'est là l'une des beautés du théâtre à mon sens : durant cette représentation, tous les acteurs, bien que jouant chacun à sa façon, formaient finalement un tout harmonieux. 

Valérian Jeunehomme, élève du Lycée Jean Renoir de Munich pour lepetitjournal.com/Munich, Lundi 2 novembre 2015.

 

 

 

 

 

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Publié le 1 novembre 2015, mis à jour le 2 novembre 2015
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