

Alors qu'un projet de loi pourrait remettre au goût du jour les spécificités des afro-mexicains, Lepetitjournal.com a rencontréOdile Hoffmann, chercheuse àl'Institut de recherche pour le développement. Elle revient pour nous sur l'histoire de l'immigration africaine au Mexique et sur son héritage dans le pays d'aujourd'hui
Affiche de l'exposition Luces de raíz negra, par Manuel González de la Parra
Lepetitjournal.com : Expliquez-nous l'histoire de l'immigration africaine au Mexique.
Odile Hoffmann : Comme pour tout le continent américain, c'est une immigration forcée de populations venant principalement d'Afrique de l'ouest pendant la Traite des noirs. Au Mexique, on situe ce commerce humain dans un laps de temps relativement réduit : environ entre les années 1590 et 1650. Les bateaux chargés d'esclaves arrivaient àVeracruz, qui était le port officiel. Mais il y avait aussi la contrebande, notamment vers Tampico et Campeche. Les esclaves étaient ensuite éventuellement envoyés depuis le Mexique vers les Philippines, le Pérou ou ailleurs en Amérique du Sud. Pour ça, le départ se faisait d'Acapulco.
LPJ : Le Mexique a donc arrêtéde réclamer des esclaves alors que la Traite battait encore son plein aux Etats-Unis?
O.H. : Oui, le Mexique a rapidement cesséd'avoir besoin de main d'?uvre extérieure, pour une raison très simple. Les populations indiennes, décimées comme tout le monde le sait au moment de la colonisation, se sont reconstituées. Leur démographie a rendu superflue la Traite africaine vers le Mexique. Mais pendant la durée, très courte, de la Traite des noirs au Mexique, la population africaine qui est entrée dans le pays est en proportion comparable àcelle arrivée aux Etats-Unis sur la même période. On n'a pas les chiffres exacts, mais le Mexique s'est retrouvéau 17ème siècle avec une population noire très importante.
LPJ : Que sont devenus les Africains àla fin du commerce d'esclaves ?
O.H. : La plupart ont étévite libérés et rendus àla vie civile. Ils étaient plus nombreux que les blancs dans certains secteurs d'activité, comme l'agriculture, les mines ou l'artisanat. Certains sont même devenus propriétaires de terres, ils étaient ce qu'on appelle des bourgeois aisés.
LPJ : Les Africains se sont donc doucement intégrés àla nation mexicaine.
O.H. : Au moment de l'indépendance, il s'est agit de créer un identiténationale. Les variétés ethniques ont étéoccultées, c'était un parti pris presque philosophique chez les dirigeants mexicains de l'époque. En englobant toutes les populations, la fameuse raza de bronce a pris le contre-pied de la tendance en vogue aux Etats-Unis, qui est celle de la réflexion en terme d'ethnie. Cela a étérendu possible parce que les afro-mexicains ont commencétellement tôt àse mélanger aux autres populations (indiennes et blanches) qu'ils se sont complètement fondus dans le paysage. C'est pour ça qu'énormément de Mexicains ont des racines africaines qu'ils ignorent, mais l'histoire est bien là, dans leurs gènes.
LPJ : Concrètement, que reste-t-il de l'héritage africain dans le Mexique d'aujourd'hui ?
O.H. : L'héritage est latent, pas forcément visible au premier coup d'?il. C'est làqu'on sent les conséquences de la gestion du métissage par les Mexicains, totalement différente de la route prise aux Etats-Unis. Aujourd'hui, il reste tout de même des populations qui portent l'Afrique dans les traits de leur visage et leur couleur de peau. On les trouve dans l'Etat de Oaxaca et dans le Guerrero, sur la Costa Chica. On parle d'environ 50.000 personnes. Sur la côte Caraïbe, notamment dans le Veracruz, les racines africaines sont très présentes dans la culture mais dans les physionomies, le métissage a énormément joué. Dans ces régions, on organise des festivals, des gens revendiquent leurs origines noires et il y a un renouveau depuis une vingtaine d'années. Alors que les noirs ne trouvent aucune marque de leur singularitéau niveau des textes fédéraux, le Oaxaca a fini par les reconnaître et c'est en chemin dans le Guerrero et le Veracruz.
Propos recueillis par Camille VAYSSETTES. (LPJ) 29 juin 2004
Odile Hoffmann a participéàl'élaboration du très bel ouvrage Luces de raíz negra (publication conjointes de l'IRD, Conaculta et l'Universitéde Veracruz). Le livre rassemble des clichés de Manuel González de la Parra, réalisés entre l'Etat mexicain de Veracruz et la Colombie. Une exposition a également étéprésentée tout d'abord au Centro Cultural Veracruzano, puis au Centro de la Imagén.
Une loi en vue
Alors que seuls des Etats isolés ont reconnu leurs populations noires, un projet de loi est en ce moment sur les tablettes des députés mexicains. Impulsépar Ángel Heladio Aguirre Rivero, députéPRI mais surtout ex-gouverneur du Guerrero, le texte viserait àdonner une dimension spécifique aux afro-mexicains. L'objectif serait de les protéger de la discrimination dont ils sont victimes hors de leurs communautés. (LPJ ? 29 juin 2005)







