

Dimanche soir, Chivas et América ont fait match nul lors du classico mexicain. Mais était-ce un match à enjeu ? La devise des Shadoks, "Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?", va comme un gant au championnat de football mexicain, un tournoi dans lequel le premier ne gagne (presque) jamais, le dernier ne descend pas forcément et où les joueurs s'échangent par packs entiers lors de drafts entre dirigeants. Un système pas très clair mais qui arrange grands clubs et propriétaires. A 2 journées de la fin de la saison régulière du Torneo de Clausura 2014-2015, quelques explications sur cette Liga MX qui accueille notamment Ronaldinho !
Pourtant actuellement en tête du championnat, Chivas pourrait être relégué cette saison du fait des règles très particulières qui régissent la Liga MX. (Photo DR)
En France, la Ligue 1, c'est simple à comprendre. Il y a 20 équipes qui se rencontrent deux fois. A la fin, la première au classement gagne, les deux dernières descendent en seconde division et Zlatan Ibrahimovic termine meilleur buteur (tiens, peut-être pas cette année). Apertura, clausura, promedio sont des mots qui n'existent pas. Au Mexique par contre, il y a 18 équipes, on peut acheter sa place en première division et seule une équipe descend... tous les deux tournois. Sorte de mélange entre les tournois latinos et le système de franchises nord-américain, ce fonctionnement très souple et peu transparent s'explique aussi par le poids de l'argent et l'influence des dirigeants de clubs.
Apertura, Clausura et playoffs : une formule bien américaine
Comme dans beaucoup de championnats d'Amérique, le tournoi mexicain est divisé en deux parties, un championnat de matchs aller (Apertura, juillet-décembre) et un autre de matchs retour (Clausura, janvier-mai). La Liga MX sacre donc deux champions par an, le vainqueur du Torneo Apertura et celui du Torneo de Clausura. On retrouve ce modèle en Argentine (Inicial et Final), au Chili, ou encore au Pérou.

La star brésilienne Ronaldinho sous les couleurs de Querétaro. (Photo DR)
Le promedio, l'assurance-vie des grands clubs
On sait maintenant comment on gagne en Liga MX. Mais comment descend-on ? Et bien comme partout ailleurs, c'est le club le plus mal classé qui se voit relégué en deuxième division. Mais au Mexique, un seul club descend tous les deux tournois, au terme de la Clausura.
Mais surtout, cette descente est calculée sur... six tournois ! Pour faire simple, le club relégué en deuxième division sera le club qui aura accumulé la plus mauvaise moyenne de points sur les 6 derniers tournois : c'est le fameux système du promedio, ou tableau de relégation. Le club de Chivas donne un parfait exemple de la situation. Actuel leader du championnat, le club de Guadalajara est pourtant sur la sellette, menacé de relégation du fait d'un pourcentage calamiteux, après plusieurs mauvaises saisons. Le dernier du championnat est le club CA Monarcas Morelia, mais qui ne pourra pas être relégué cette saison, pointant à la 14e place du promedio. Cette année, on pourrait donc avoir un champion du Mexique contraint de descendre en seconde division ! "Les premiers seront les derniers", en somme.
On comprend qu'un système pareil favorise clairement les grands clubs mexicains, depuis longtemps installés en Liga MX. Des équipes comme América ou Cruz Azul, qui comptent plusieurs dizaines d'années en première division, peuvent se permettre de rater plusieurs saisons d'affilée sans pour autant être inquiétées par une éventuelle descente, protégées par un pourcentage étoffé par le temps. Au contraire, un club promu devra faire ses preuves immédiatement au risque de se voir relégué à la fin de la saison. Un système polémique qui avait énervé Pep Guardiola, venu en 2006 finir sa carrière au Mexique, aux Dorados Sinaloa : "Ce système au pourcentage, vous le gardez pour vous, avait-t-il déclaré en conférence de presse. C'est une farce, beaucoup d'équipes ne jouent rien parce qu'elles savent qu'elles ne vont pas descendre même en perdant tous leurs matches". Le Catalan avait vu son club relégué en deuxième division malgré une huitième place au classement général de la saison.
![]() | ![]() | ![]() |
| Emilio Azcárraga Jean, propriétaire de l'América. (Photo DR) | Une du journal Deportes. | Carlos Slim, propriétaire de León et Pachuca. (Photo DR) |
Le foot mexicain, une histoire de (bonne) fortune
A ce système déjà polémique, il faut ajouter une bonne dose d'argent. A l'instar du voisin étasunien, les équipes du championnat mexicain sont des franchises et une bonne moitié des clubs de Liga MX appartiennent aux entrepreneurs les plus riches du pays. On peut citer Carlos Slim, homme le plus riche du monde et détenteur des clubs de Pachuca et León, ou encore Emilio Azcárraga Jean, propriétaire du Club América, petit-fils du fondateur et actuel président du groupe Televisa, à la tête d'une fortune de près de 3 milliards de dollars. Un club peut changer de ville comme de chemise, au gré des déménagements de propriétaires ou des rachats stratégiques.
Couplé à une très grande souplesse d'achat et vente, cela offre une vraie liberté d'action aux dirigeants de clubs, qui peuvent même monnayer légalement la survie de leur propriété. On ne prête qu'aux riches ! En septembre dernier, Querétaro recrutait Ronaldinho, faisant exploser la vente de ses maillots. Pourtant, le club avait failli disparaître de la première division en mai 2013, pour mauvais résultats sportifs. Qu'à cela ne tienne ! Condamné à la relégation, le Querétaro FC avait racheté la franchise des Jaguares Chiapas, autre club de Liga MX en mauvaise situation financière... et du coup acheté sa place en première division. Une pratique courante. Les Jaguares existent d'ailleurs toujours mais s'appellent désormais les Chiapas FC, après un déménagement dans l'Etat du sud du Mexique. Un rachat qui a aussi permis au Querétaro FC de récupérer les joueurs des Jaguares Chiapas, qui n'ont pas eu voix au chapitre. En effet, une dernière particularité du championnat mexicain est le contrôle maximum qu'exercent les dirigeants de clubs sur les joueurs. 
Ce modèle de franchises mexicain considère les clubs et leurs joueurs comme une affaire qu'il convient de faire fructifier au mieux, selon le bon vouloir des dirigeants. Un arrangement entre propriétaires mexicains, connu sous le nom de Pacto de Caballeros, établit qu'un propriétaire ne peut recruter un joueur sans l'accord de son ancien club. Cela permet aux équipe de contrôler les transferts et les salaires.
Alan Pulido a bataillé un an avec son ancien club avant de pouvoir signer en Grèce. (Photo DR)
De plus, de nombreux dirigeants empêchent les joueurs, même en fin de contrat, d'aller jouer à l'étranger et notamment en Europe, en imposant des transferts très élevés par exemple. Une violation flagrante du code du travail mexicain, que la FIFA elle-même, pourtant pas la plus à cheval sur l'éthique, a sanctionné d'un carton rouge en février dernier. Au terme d'un an de lutte avec son ancien club de Tigres, l'attaquant Alan Pulido a été autorisé par un tribunal de la FIFA à partir jouer en Grèce, alors que son équipe arguait qu'il était toujours sous contrat. En novembre 2013, on a même vu la présidente de la commission du travail de la Chambre des députés Claudia Delgadillo González présenter un projet de loi pour en finir avec ce "Pacte de Gentilhommes" assimilé à "une forme d'esclavage moderne". Mais pas facile d'imposer une réforme pareille dans un pays où grandes fortunes et politiques se connaissent, voire se confondent.

Alors que le mythique Cuauhtémoc Blanco vient de faire ses adieux au football mexicain (après une victoire en Coupe de son club de Puebla, potentiel relégué en fin de saison), on ne peut que souhaiter à la Liga MX de pouvoir également faire bientôt ses adieux à des pratiques bien peu sportives...
Source : Ce curieux championnat mexicain où joue Ronaldinho, article de Thomas Goubin sur Slate.fr.
Luca Pueyo (Lepetitjournal.com/mexico) Lundi 27 avril 2015










