Dimanche 23 janvier 2022
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Critique de "Un Québécois à Mexico : récit d'un double choc culturel"

Par Evelyne Abitbol | Publié le 13/01/2022 à 17:30 | Mis à jour le 13/01/2022 à 20:43
Le livre "Un Québécois à Mexico :  récit d'un double choc culturel" sur une table à côté d'un carnet.

Ce n’est pas le premier livre que je lis signé par Jérôme Blanchet-Gravel. En fait, je les ai tous lus puisque les sujets que le journaliste - essayiste y abordent sont mes sujets de prédilection et faisaient partie prenante de mon travail professionnel.

 

J’abordais donc la lecture d’un Québécois à Mexico, comme pour ses autres livres, par ailleurs, de manière un peu désinvolte mais avec tout de même une attente particulière pour celui-ci, interpellée par le sous-titre : Récit d’un double choc culturel. J’ai donc attendu d’être sur le vieux-continent, en Andalousie (Espagne), où je vis mon triple choc culturel pour en aborder la lecture.

 

Le livre "Un québécois à Mexico : récit d'un double choc culturel"

 

Plus qu’un livre sur le « pays de la Nouvelle Espagne », le Mexique, Jérôme Blanchet-Gravel crée une fresque mosaïque de ses découvertes au « pays des morts », avec des allers et retours vers la modernité occidentale pas si avant-gardiste que cela malgré sa prétention.

Ce « pays des morts » est en fait un pays des biens-vivants, écartelé entre tradition et modernité en comparaison avec le Québec et l’occident qui ont fini par l’étouffer et qui, d’après l’auteur, nage en pleine régression humaine.

 

« Il faut quitter la sphère de l’habitude pour expérimenter sa propre étrangeté… toute personne qui en a les moyens devrait se payer une fois dans sa vie le luxe de cette extrospection »

Avec force, rigueur et dans un double jeu de miroir, Jérôme Blanchet-Gravel entreprend cette « extrospection » où il devient son propre laboratoire ambulant en proposant une analyse microscopique de la société mexicaine, en contraste avec la société québécoise qu’il perçoit comme étant figée dans une « hibernation sociale aux allures de dépression collective », accentuée par la crise sanitaire.

« Les cultures sont des organismes vivants qu’on ne peut conserver artificiellement. » Ou sous respirateur. C’est comme observateur sensible et ouvert à un décodage en alerte qu’il se fond dans la foule mexicaine, sans le désir de devenir autre, si cher aux Mexicains imbibés du rêve américain dès lors qu’ils s’installent à Los Angeles ou dans une autre ville américaine.

 

« Et si le pays des morts n’était pas le Mexique mais le Québec »

Jérôme Blanchet-Gravel a commencé à écrire ce livre avant l’annonce de la pandémie. Avant l’hygiénocratie ou la dictature de la santé comme les ont si précisément nommées certains chroniqueurs sur les plateaux des chaines de télévisions françaises. L’essayiste porte dès lors un regard encore plus lucide du Québécois à la découverte d’une société vivante, humaine, dont les travers, qu’il n’hésite pas à identifier non plus, sont vite effacés par l’humanisme à outrance qui s’y dégage.

Parenthèse : Ce Mexique qu’il décrit, je le connais bien pour y avoir séjourné de longues périodes 5 ou 6 fois. Je ne connais pas le Mexique - Cancun et autres lieux de destinations touristiques.

J’avais été, entre autres, Observatrice internationale pour les élections en 1994, représentante du Centre international des droits de la personne et du développement démocratique, où je m’étais rendue à deux heures et demie de route de San Cristobal de las Casas, l’ancienne capitale du Chiapas, dans les montagnes avec un des chefs de l’Assemblée des Premières nations de Saskatchewan. Deux cultures d’autochtones se rencontraient qui n’avaient rien en commun.

Pendant la lecture du livre de Jérôme Blanchet-Gravel sur les détails portant sur les mécanismes de l’économie parallèle mexicaine, je repensais à ce périple vécu il y a presque 20 ans au cours duquel nous avions constaté les fraudes liées aux élections et où les Indiens nous avaient raconté, avec l’aide d’un interprète puisqu’ils ne comprenaient pas l’espagnol, bulletin de vote dûment préparé à l’avance en mains, que leur chèque de paye avait été retenu depuis le mois de mars. Nous étions au mois d’août. Le chèque leur serait remis après avoir fait la file pour voter. Nous n’avions pas pu dénoncer cela avec force de détails. La consigne étant qu’il faut « donner une chance au pays de se démocratiser. » Je ferme ici la parenthèse.

 

« Le Mexique sans la fiesta ne serait plus le Mexique »

Jérôme Blanchet-Gravel, ne se censure pas. C’est bien là la force et la puissance de ce livre en cette triste période où la parole est mésinterprétée et où les libertés d’expression sont bafouées. Franc, direct, transparent, à l’aide de sa plume / scalpel, l’auteur va pénétrer dans l’antre du monde latino, pour s’engouffrer dans les moindres recoins de la ville de Mexico d’abord puis de celle d’Oaxaca.

Il y décrit et oppose tout en nuances et en filigrane « la rigidité de la modernité » de l’occident face à « l’Amérique latine, écosystème unique au monde ». Aucune baisse de tension dans ce récit, multiplication des anecdotes, analyses sommaires ou géopolitiques, sont échelonnées intelligemment sur 149 pages.

Sa mise en garde contre le fait de s’éloigner de son humanité est une des grandes véritables leçons que l’on peut tirer du livre, car il s’agit bien de cela et de ceux-là : des êtres humains dans la cité. Alors qu’au Mexique, « la fête devient l’alter ego de la souffrance ambiante. », le Québécois se souvient alors du « désert auditif du Québec auquel il était habitué. »

Dans l’habit d’un latino qui arriverait au Canada, il inverse les données recueillies du laboratoire et constate que « le Canada ressemble à ces hôtels « tout compris » du tiers-monde autour desquels peuvent quand même s’étaler des bidonvilles. »

Le Canada libidicide est selon lui « une puissance économique, le Mexique, une puissance érotique. » Au Québec, insiste-t-il, les gens sortent pour y promener leur chien ou alors dans un but précis. Au Mexique, « la calle est le creuset de toutes les passions et violences, celle de toutes les attirances et barbaries imaginables ».

En occident, nous sommes devenus collectivement individualistes. Ce livre est un électrochoc. Non pas semblable à celui vécut dans les années troubles du Québec où un certain Dr Cameron tentait d’effacer la mémoire des individus, l’électrochoc de Jérôme Blanchet-Gravel, est une prise de conscience pour accumuler, dynamiser, se créer une autre mémoire et la superposer à celle trimballée du Québec vers le pays des morts si vivants. Ce déracinement de l’auteur devient son nouvel enracinement.

« Dorénavant, je serai un être cosmopolite passant d’un monde à l’autre, entraîné dans une valse culturelle dont on ne peut sortir que grandi. Pour certains de mes amis de tendance nationaliste, je serai un « déraciné ». Je deviendrais ce « citoyen du monde » que défendait Stefan Zweig avec passion… »

 

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Evelyne Abitbol

Evelyne Abitbol

Ex-conseillère spéciale à la diversité culturelle - Assemblée nationale du Québec.
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