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Anne Lefebvre, l’alchimiste

Par Lucie Etchebers-Sola | Publié le 01/08/2019 à 00:19 | Mis à jour le 01/08/2019 à 00:35
Photo : © Lucie Etchebers-Sola
Anne Lefebvre

La photographe française Anne Lefebvre investit la galerie du Zé Dos Bois jusqu’à la rentrée avec Kraczevo, une exposition qui revient sur trente ans d’une carrière discrète, façonnée aux sels d’argent. Lepetitjournal l’a rencontrée pour une visite privée entre les murs du ZDB.

 

Des images qui parlent d’elles même

Il est difficile de mettre des  mots sur le travail d’Anne Lefebvre tant il touche au subconscient et à l’intime. Elle même s’aventure très peu dans le monde des lettres. Rares sont ses photographies qui portent un titre. « Je n’ai pas beaucoup de mots pour mes œuvres, ni pour qualifier ma pratique. René Magritte avait un ami qui trouvait les titres de ses peintures, j’adorerais avoir quelqu’un qui fasse cela pour moi. Je préfère les images sans titre et capables de se détacher de toute notion de temporalité. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas non plus daté mes photos quand je les aient envoyées à Natxo Checa, curateur et directeur du ZDB. Je voulais qu’il fasse son choix indépendamment de toute chronologie. » Le seul indice lettré, c’est « Kraczevo », le nom qu’Anne a choisi pour cette exposition. « C’est la façon slave de dire « Croix de Chavaux »,  le nom du métro où j’ai eu mon atelier pendant longtemps à Montreuil », explique-t-elle. Malgré ses grands yeux bleus et sa frange de cheveux blonds, Anne n’a rien de slave si ce n’est cette irrésistible attirance pour la Russie, où son père, Belge, a vécu pendant 15 ans. Anne est née à Boulogne-Billancourt en 1963. A 18 ans, elle entre à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris pour y étudier la peinture. Une pratique qu’elle chérie encore aujourd’hui, même si ses mains préfèrent désormais à la gouache les produits chimiques des bains révélateurs.
 

La recherche d´une formule magique

Quand elle n’enseigne pas la céramique dans une Maison des Jeunes, elle s’agite dans son laboratoire de développement photographique. « Je développe moi-même mes photos, seulement en noir et blanc. Ce qui m’intéresse dans le travail en chambre noire, c’est de perturber les réactions du papier. Chaque fois que je les plonge dans les bacs, c’est comme une apparition, une révélation. Le résultat est toujours une surprise. Je ne m’en lasse pas, c’est comme être une apprentie sorcière. » Pendant des heures, Anne tente inlassablement de trouver l’adéquation parfaite entre un négatif, un type de papier et un format, à la recherche d’une formule magique fortuite et complètement improvisée. « Je n’ai pas d’autre théorie que la mienne, alors j’essaie toutes les possibilités ».  Contrairement à beaucoup de photographes, Anne cherche les failles : les superpositions, les distorsions, les disparitions, les solarisations et tous les accidents qui dénaturent ses photos avec une absolue poésie. « Les images trop séduisantes ne m’intéressent pas, je laisse ça à d’autres. Lorsque je les trouve trop « pauvres », j’ai besoin de les réinventer, parfois à l’aide de la peinture, du collage ou de la chimie. Je superpose, je redessine, je rephotographie, jusqu’à ce que je sente une vibration. C’est ce que j’appelle faire de «la photo augmentée». D’une certaine façon, Anne fait de ses photos des créatures nouvelles, nées des entrailles d’une beauté trop fade. Certaines évoquent des souvenirs, une certaine familiarité, à l’image des photographies de l’Américaine Sally Mann. D’autres font presque mal, comme le cliché de cette jeune fille aux taches de rousseur à laquelle Anne a superposé une image de Man Ray – une pomme trouée d’un clou – qui semble lui perforer le visage.
 

Anne Lefèvre

Le goût pour la liberté

D’une grâce absolue, traversées parfois d’une violence indicible, certaines de ces images ont quelque chose de miraculeux. Quelque chose qui appartient sans doute au domaine des songes et qui exprime un désir immense de liberté. Le mot « liberté » invoque chez Anne une époque très particulière de son enfance. En 1976, sa famille s’installe au Portugal, à Cascais. Anne a 13 ans et se rend chaque jour au Lycée Français de Lisbonne. « L’après-midi nous n’avions pas école alors j’allais voir des concerts, des tournages de film, l’art était partout. Il y avait des fresques révolutionnaires sur les murs tout le long de la route de chez moi jusqu’à l’école, des fresques immenses comme celles de Diego Rivera. C’était deux ans après la révolution, un vent de liberté soufflait au Portugal, une énergie artistique incroyable. Pendant trois ans, j’ai joui d’une liberté totale, hors du temps, inimaginable à mon âge. J’ai traversé le Portugal en stop à 14 ans… ». Trois ans passent, puis il faut à nouveau déménager, en Belgique cette fois et Anne doit se réadapter à un système scolaire « normal » : « J’avais cours toute la journée, ma vie était à nouveau encadrée, fermée, je n’avais plus le temps de rien faire. Mais c’était trop tard, j’avais pris goût à la liberté, j’avais compris que je pouvais vivre autrement. Je ne voulais plus perdre de temps à l’école. Je voulais être sculpteure, même si je ne savais pas ce que ça voulait dire. Pour moi ça signifiait juste « être libre ». Mes parents ont trouvé formidable que j’aie trouvé ma voie. » Peut être doit-elle au Portugal un goût certain pour l’émancipation ? En tout cas, elle a gardé pour ce pays une tendresse infinie. « Il y a quelques années j’étais aux rencontres photographiques d’Arles, et j’ai entendu deux éditeurs portugais parler ensemble. Je n’ai pas pu résister, je suis allée me présenter » dit-elle en souriant.  
 

La découverte de l´exposition

De cette rencontre avec la maison d’édition portugaise Pierre Von Kleist naîtra en 2016 le magnifique «Hollingshausen», son deuxième livre individuel. On retrouve dans cette exposition certaines des œuvres publiées dans cet ouvrage. « Natxo a fait une sélection incroyable. Il a choisi de défendre des pièces difficiles, dont certaines que je n’avais jamais montrées en dehors du livre. L’une d’elle est même intitulée « invendable » parce qu’elle est très abîmée. Il a aussi insisté pour ne pas mettre de vitres afin de pouvoir distinguer les différents types de papier. » Anne a découvert son exposition au ZDB le jour même du vernissage, en mai dernier. « J’ai envoyé 300 photos à Natxo, il en a sélectionné 70, et c’est lui qui a fait toute l’installation. J’aime découvrir les choses ». Anne a tout de même choisi le rose parme peint sur les murs du ZDB pour aller avec la première photo qui ouvre l’exposition. Là où la plupart des gens voit du noir et blanc, Anne voit des nuances de rose, de bleu, de vert ou de jaune. Celle-là est titrée « Ultur »… Cherchez plutôt la vibration.
 
Kraczevo
, jusqu’au 21 septembre 2019 avec une soirée finissage le 19 septembre, au ZDB.

 

1 Commentaire (s)Réagir
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mona dim 04/08/2019 - 23:21

plus de trente ans de travail,et revoir une partie de son passé fixé par un regard chaleureux est tres troublant et aussi rassurant;merci a elle.

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