Le diplomate canadien prend ses fonctions à Lima dans un contexte régional et politique sous tension.


Nommé en juillet ambassadeur du Canada au Pérou, également accrédité auprès de la Bolivie, Jean-Dominique Ieraci arrive à Lima après un long parcours diplomatique en Asie, au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique du Nord. Ingénieur de formation et spécialiste des relations commerciales internationales, il revient pour Le Petit Journal sur les priorités canadiennes dans la région andine, le contexte politique péruvien et l’évolution du métier d’ambassadeur.
Vous avez servi le Canada en Asie, au Moyen-Orient, en Europe et au Mexique. Que représente pour vous cette nomination au Pérou et en Bolivie ?
“C’est un beau retour aux Amériques. Avec le Pérou, nous sommes voisins dans l’hémisphère et nous partageons l'océan Pacifique. Nous sommes partenaires au sein d'instances régionales et multilatérales telles que l'OEA et l'APEC. Avec la Bolivie, c'est un moment particulièrement clé pour une transition réussie et la démocratie bolivienne.”
Quels sont les principaux enjeux de la coopération entre le Canada et les pays andins pour les années à venir ?
“Dans un monde plus dangereux et divisé, des risques surviennent sur le plan géopolitique. Le nouveau gouvernement fédéral a l’immense responsabilité de redéfinir les relations internationales, commerciales et de sécurité du Canada.
Avec le Pérou, nous sommes des partenaires de longue date, notamment dans les secteurs minier, des minéraux critiques, des infrastructures, mais aussi en matière d’aide humanitaire, de sécurité et de défense. Cette relation étroite et durable nous permet de relever ensemble les défis urgents du monde dans la poursuite de la paix et de la sécurité.
Le Canada et la Bolivie convergent vers un objectif commun: renforcer la compétitivité et bâtir des économies résilientes et prêtes pour l'avenir. La Bolivie possède un potentiel énorme en ressources naturelles. Les sociétés minières et d'exploration canadiennes sont actuellement les principaux acteurs du secteur minier bolivien, comme en témoigne le nombre élevé d'opérations et de projets d'exploration menés par le Canada dans le pays. Les investissements étrangers canadiens ainsi que l'expertise commerciale canadienne pourraient jouer un rôle important dans la reprise économique de la Bolivie.”
Le nouvel ambassadeur identifie donc deux secteurs clés pour la coopération face aux enjeux actuels sur le continent : la sécurité et la transition écologique.
“Les réseaux du crime organisé étendent leur influence à travers l’hémisphère, représentant une menace croissante pour la sécurité, la gouvernance et la stabilité économique. Avec le soutien du programme canadien de renforcement des capacités en matière de lutte contre la criminalité, nous collaborons avec le Pérou à des initiatives visant à renforcer la sécurité aux frontières et à protéger les chaînes d'approvisionnement mondiales des groupes criminels transnationaux.”
“De l’autre côté, en matière environnementale, les saisons de feux de forêt sont de plus en plus longues et intenses, et mettent en péril des vies, des communautés et des écosystèmes tant au Canada qu'au Pérou et en Bolivie. Le Pérou, par exemple, est au cinquième rang mondial des pays les plus riches en biodiversité en 2024 et abrite les deux tiers des glaciers tropicaux de la planète et la deuxième plus grande étendue de forêt amazonienne. Cependant, il est particulièrement vulnérable aux changements climatiques et aux catastrophes naturelles.
C'est pourquoi le Canada continue de collaborer afin de promouvoir les entreprises vertes, l'agroforesterie durable et la résilience climatique.”
Dans un contexte de tensions croissantes sur le continent américain, marqué notamment par le retour de Donald Trump aux États-Unis, quels défis cela pose-t-il pour votre mission au Pérou ?
“La certitude est l'atout le plus précieux dans les relations d'affaires, et cette certitude ne provient pas seulement des accords signés, mais aussi de la confiance que projettent les partenaires. Dans ce contexte, le Canada joue un rôle renouvelé sur la scène mondiale. La présidence canadienne du G7 cette année représente une occasion importante de faire progresser des objectifs communs, tels que la protection de nos collectivités, le renforcement de la sécurité énergétique, l’accélération de la transition numérique et le développement de partenariats.
De plus, le Canada porte une attention renouvelée à la région indopacifique et nous recherchons des partenariats mutuellement avantageux avec les pays du Sud.
Le Canada possède une grande partie des ressources dont le monde a besoin. Superpuissance énergétique, il compte les troisièmes plus importantes réserves de pétrole et les quatrièmes plus importantes réserves de gaz naturel au monde.
Le pays figure parmi les cinq principaux producteurs de dix minéraux critiques essentiels à la transition énergétique, à l’économie numérique et aux applications de défense.
Nous constatons une convergence importante avec le Pérou dans ce domaine. Au Pérou, le Canada est le principal investisseur étranger dans l'exploration minière, et le Pérou est la troisième destination des investissements directs étrangers canadiens en Amérique du Sud, dans des marchés tels que les infrastructures, l'énergie, l'ingénierie et les services professionnels.”

Le Pérou traverse une période d’instabilité politique et de fortes mobilisations sociales. Comment travailler comme ambassadeur dans ce contexte ?
"Nous menons des projets avec le gouvernement péruvien qui favorisent les synergies avec la société civile. Par exemple, concernant l'intégration économique des migrants vénézuéliens, nous avons œuvré pour promouvoir la reconnaissance de leurs diplômes professionnels. D’autres projets illustrent cette approche, avec une attention particulière portée aux femmes et aux populations autochtones.
Nous collaborons également avec les institutions péruviennes et la société civile sur la prévention des feux de forêt et la gestion des risques climatiques. Durant la présidence canadienne du G7, les dirigeants des pays membres ont signé la Charte de Kananaskis sur les feux de forêt, qui vise à rassembler les communautés autochtones, les scientifiques, la société civile et les gouvernements afin de prévenir les feux de forêt, d'y répondre et de favoriser le rétablissement des populations. Notre politique étrangère vise à concilier les intérêts économiques et sécuritaires du Canada avec ses valeurs fondamentales, notamment la protection de l’environnement et l’inclusion sociale.
Un exemple de cette conciliation est le projet ‘Coopératives et alliances climatiques pour une Amazonie avec plus d’opportunités’, ou CACAO+, lancé récemment dans les régions de San Martin, Cajamarca et Amazonas. Mis en œuvre par l’organisation canadienne Socodevi, ce dispositif vise entre autres à renforcer les capacités des coopératives productrices de cacao à exporter leur production à l’étranger, incluant le Canada. L’idée ici est de favoriser des échanges gagnant-gagnant entre le Pérou et le Canada tout en mettant en place des mesures de protection de l’environnement dans les zones où est produit le cacao, et en se souciant des producteurs les plus vulnérables, notamment les femmes.
D’autres projets sont mis en place dans les secteur agroalimentaire et des textiles notamment, comme COMPETE (‘Autonomisation commerciale des PME dirigées par des femmes dans la région andine’)."
Vous avez dirigé auparavant la stratégie canadienne pour l’internationalisation des entreprises. Comment cette expérience influence-t-elle votre vision de la coopération économique avec le Pérou et la Bolivie, notamment autour de la transition écologique, de l’innovation et du développement durable?
La transition climatique transforme profondément les économies. Les minéraux critiques sont indispensables aux batteries, aux énergies renouvelables et aux technologies propres. Le défi consiste à assurer leur exploitation dans le respect des normes environnementales et sociales les plus élevées.
Souhaitant se positionner comme un fournisseur fiable et responsable de minéraux essentiels à la transition énergétique, le Canada met en œuvre sa stratégie sur les minéraux critiques en 2022. Fondamentalement, cette stratégie reconnaît qu'il n'est pas possible de résoudre un problème – le changement climatique – en en créant d'autres.
Au fil des décennies, Le Canada a développé un modèle de coopération fondé sur des clusters miniers associant entreprises, universités et centres de recherche. Les clusters sont des zones d'activité commerciale intense constituées d'une masse critique de sociétés minières, de PME, d'universités, d'instituts techniques et de centres de recherche. Cette approche favorise l’innovation, l’acceptabilité sociale et la réduction de l’impact environnemental. C’est cette vision de partenariats durables et gagnant-gagnant que nous souhaitons renforcer dans la région andine.
Une vision commune permet de stimuler le développement et l'adoption de technologies, avec des produits, des processus et des services conçus pour remédier et prévenir l'impact environnemental et promouvoir l'inclusion.
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