Jeudi 2 juillet 2020

Laurence Estève "Le cirque renforce la confiance des jeunes"

Par Déborah Collet | Publié le 29/04/2020 à 17:45 | Mis à jour le 11/05/2020 à 23:01
cirque afrique

L’école de cirque de Laurence Estève ouvre de nouvelles perspectives aux enfants issus de townships sud-africains. La "Zip Zap Circus School" fondée au Cap, capitale culturelle sud-africaine offre gratuitement des formations artistiques pour les jeunes issus de différents horizons sociaux et pour la plupart d’entre eux confrontés à un quotidien extrêmement difficile. C’est ainsi que Zip Zap a déjà aidé des milliers d’enfants à "oser rêver" et transformer leurs rêves en réalité. Laurence Estève nous livre son expérience unique auprès de ces jeunes artistes.

 

Pourquoi avoir ouvert le tout premier cirque en Afrique du Sud ? 

L’aventure a commencé quand mon mari et moi, sommes partis nous expatrier en Afrique du Sud. En France, nous avons été trapézistes au cirque d’Arlette Gruss. Nous voulions mettre notre savoir-faire au profit des habitants sud-africains. Nous avons créé à Waterfront, un centre touristique, une animation de trapèze volant qui a attiré des milliers de personnes. Pendant cette saison, des enfants venaient voir notre animation, mais ils n’avaient pas assez d’argent pour y participer. À la fin de la journée, ils essayaient le trapèze gratuitement et en échange, ils nous aidaient à ranger l’équipement. Nous sommes allés voir où ces jeunes habitaient. Ils provenaient de la rue et logeaient dans des abris sociaux. Dans ces centres, ils avaient la chance d’être accompagnés par des travailleurs sociaux et surtout d’avoir accès à l’école. Nous nous sommes rendus aussi dans l’ancienne école de mon mari pour travailler auprès des jeunes. Au Cap, la plupart des écoles recherchent des subventions pour pouvoir acheter le matériel pédagogique. Nous avons mis en place des spectacles où les proches pouvaient profiter d’un moment convivial et en même temps, l’école récoltait de l’argent. Puis, nous nous sommes rendus dans des bidonvilles où nous entraînions des enfants aux techniques du cirque sur deux mois pour réaliser un spectacle. L’accès aux gymnases était très limité et nous avons fait face à un manque d’équipements. Une chaîne de télévision a décidé de suivre nos représentations et après la diffusion, nous avons reçu de nombreux coups de fil qui nous disaient "mon enfant veut rejoindre votre académie du cirque."

Nous avons choisi de rassembler les enfants du trapèze volant, les enfants des rues et un groupe d’enfants provenant des bidonvilles dans un seul et même spectacle. En 1992, c’était du jamais vu de regrouper des enfants de couleurs de peaux différentes : métisses, noirs et blancs, autour de l’art du cirque. C’était l’occasion, pour nous, d’offrir une porte d’entrée à des enfants, qui étaient démunis et qui ne pratiquaient pas d’activité. Nous avons commencé à suivre et former 15 enfants, à présent, nous travaillons avec 2 000 enfants.

 

afrique cirque

Il est important pour nous, de leur apporter un développement créatif, physique et social.

 

Vous parlez de "cirque social". Qu’apportez-vous à ces jeunes provenant de culture et d’horizons différents ? 

La "Zip Zap Zap Circus School" a neuf programmes sociaux. Les jeunes commencent un programme et peuvent évoluer au fur et à mesure dans un autre. Par exemple, nous travaillons avec une clinique au Cap où les enfants sont séropositifs. Chaque mercredi, ils viennent pour être testés et récupérer des médicaments. Nous collaborons aussi avec trois crèches de banlieues. Nous avons mis en place un système de bus qui vient chercher les enfants de crèche en crèche pour les déposer devant notre académie. Ils apprennent à interagir avec les autres, à parler anglais et à développer des compétences physiques. Pour les plus jeunes, de 4 à 6 ans, nous réalisons des exercices de développement psychomoteur. Dans ces animations, nous incorporons l’art du cirque avec des gestes de coordinations. Il est important pour nous, de leur apporter un développement créatif, physique et social qu’ils ne peuvent pas bénéficier dans les crèches. En partenariat avec le département éducatif du Cap, nous offrons à des enfants dits "difficiles" de découvrir le monde du cirque. Par exemple, si un enfant a peur de la hauteur il peut, en revanche, être très agile et apprendre à bien jongler. Nous travaillons aussi avec "SOS challenge village", une organisation mondiale qui offre un accueil aux enfants les plus démunis et essaye d’y reproduire une cellule familiale. Ces enfants ont un grand cœur mais de par leur passé, ils peuvent se montrer bagarreurs voire méchants vis-à-vis des autres jeunes. Nous leur offrons la possibilité de rencontrer différentes personnes et d’apprendre à leurs côtés. Par exemple, nous leur apprenons que lorsque l’on crée une pyramide, celui qui est en haut est aussi important que celui qui est en bas.

 

 

Comment formez-vous ces jeunes aux techniques du cirque ? 

Les jeunes que nous suivons sont formés sur le long terme, 20 ans en moyenne. Nous leur offrons un programme jeunesse, adapté à chacun, qui permet aux enfants d’évoluer en permanence. Un enfant avec une présence de plus de 85 %, va par la suite passer des tests et il pourra passer au programme supérieur. Les jeunes qui ont du talent au sein de nos programmes sociaux peuvent se retrouver dans un programme jeunesse où ils apprennent à devenir des professionnels du spectacle. Le premier programme jeunesse débutant est une initiation au cirque où les enfants, âgés de 7 à 12 ans, sont encouragés à tenter une variété de compétences de cirque, de jouer et d'apprendre ensemble. Le deuxième "Simunye" qui signifie "Nous sommes un" est le cœur de l'école de cirque de Zip Zap, réunissant les enfants des groupes de proximité et des jeunes pour apprendre, créer et travailler vers un objectif commun : se professionnaliser. "Zappers", le troisième, vise à identifier et à encourager les talents au sein des programmes pour jeunes Zip Zap. Il se concentre sur la transmission d'une expertise de haut niveau en cirque à des jeunes au talent exceptionnel pour créer de nouveaux numéros et de nouveaux spectacles. Les jeunes sont formés à l’e-learning. Le dernier programme intitulé "Oser rêver" regroupe des jeunes qui ont fini l’école et qui veulent, faire un métier dans le domaine du cirque. En utilisant les arts du cirque comme moyen pratique, les participants acquièrent des compétences pédagogiques, des compétences sociales et des compétences techniques. Nous faisons appel à des professionnels internationaux et mettons en place des cours à distance. Comme c’est le cas avec l’association française pour le Cirque de Demain par exemple. Il y a aussi beaucoup de jeunes artistes européens qui viennent dans notre académie pour s’entraîner, en échange, ils donnent des cours à nos jeunes.

Les instituteurs qui forment les jeunes artistes du cirque sont d’anciens élèves qui ont grimpé et évolué au sein de nos différents programmes de développement. Il y a une connexion privilégiée qui se noue entre le jeune et l’instituteur, ainsi, l’interaction sociale est facilitée. Nous sensibilisons ces jeunes, qui ne peuvent pas devenir ingénieur ou médecin, à choisir, s’ils le souhaitent, le monde du spectacle comme voix de carrière. En Afrique du Sud, traditionnellement, un jeune qui a fini l’école à 18 ans doit gagner sa vie et ramener de l’argent à sa famille. Certaines familles sont réticentes à l’idée que leur enfant choisisse le monde du cirque comme voie professionnelle. Nous essayons de les convaincre que l’art du cirque peut leur apporter un revenu.

 

cirque famille

Le cirque leur apprend le sens du respect, de la famille et de l’esprit d’équipe.

 

Quelles qualités acquièrent les jeunes à travers l’art du cirque ? 

Le cirque est un très bon outil de développement physique et social. Pour certains enfants qui étaient battus ou critiqués en permanence, c’est très difficile d’aller de l’avant et d’avoir une bonne estime de soi. Un jeune qui a confiance en lui est tout de suite plus serein et il ne sera pas destructeur avec lui-même ou envers les autres. Au fur et à mesure, ces jeunes se réadaptent à la vie en société et en communauté. Quand ils sont sur scène, le public les applaudit et à ce moment-là, ils retrouvent le sourire et ont confiance en eux. Le cirque leur apprend le sens du respect, de la famille et de l’esprit d’équipe. Ils apprennent à devenir patients et persévérants car ce ne sont pas toujours les plus doués qui réussissent mais ceux qui travaillent le plus. Lorsqu’ils chutent lors d’une prestation ou d’un entraînement, ils ne doivent pas abandonner mais apprendre à se remettre sur pied et réessayer. C’est une aptitude importante même dans la vie quotidienne. 

Au sein de notre académie, ils apprennent à devenir responsables de leurs actes. Par exemple, ils rythment eux-mêmes leur temps d’entraînement. Quand ils quittent la scène, ils mangent, discutent et voyagent ensemble. Nous voulons que ces liens d’amitié s’étendent dans leur vie courante. L’Afrique du Sud traîne derrière elle, une histoire, où les habitants étaient séparés selon leur couleur de peau. Au sein de notre académie dédiée au cirque, nous faisons en sorte de créer un espace sans séparation et sans jugement. Tout le monde reçoit le même traitement quelles que soient sa couleur de peau, ses origines ethniques, religieuses ou sociales. Personne ne paye pour être formé. Nous sommes juste-là car nous sommes passionnés. Le cirque c’est avant tout de l’amusement ! Et quand les jeunes artistes s’amusent, ils apprennent "des leçons" sans que l’on ait besoin de les asseoir sur une table et de les faire réciter. Nous travaillons dur, nous célébrons nos succès et nous nous amusons à le faire.

 

Dans quels pays le cirque Zip Zap met en scène les performances des jeunes artistes ? 

Les jeunes artistes se sont produits à l’international, de la Chine en passant par l’Australie et l’Europe. Nous nous sommes produits à La Réunion pour le festival "Leu Tempo", à Zurich, en Suisse, lors d'un match de tennis caritatif entre Roger Federer et Andy Murray ou encore à la Maison Blanche à Washington DC pour le président Barack Obama et sa famille. Le seul continent où nous n’avons pas été est l’Amérique du Sud. Notre cirque a une portée internationale et nous en sommes très fiers.

 

cirque afrique

Pour nous le cirque, c’est repousser les limites humaines, amener de la joie à un public, à une communauté et inculquer des valeurs à des personnes sur scène et hors de scène.

 

Pensez-vous que le cirque moderne sans animaux est l'avenir du cirque ?

Ce n’est pas l’avenir, le cirque moderne, c’est le présent ! Au Cap, il y a beaucoup d’animaux dans la nature et il y a juste à se rendre dans les bons spots pour les observer. Nous sensibilisons les habitants locaux sur le fait que le cirque n’est pas un lieu où il y a des animaux et des clowns. Pour nous le cirque, c’est une pratique sérieuse ! C’est repousser les limites humaines, amener de la joie à un public, à une communauté et inculquer des valeurs à des personnes sur scène et hors de scène.

Vous pouvez réaliser un don pour la "Zip Zap Circus School" en Afrique du Sud, aux États-Unis et en France.

 

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Déborah Collet

Spécialisée en communication et dans les relations médias, elle est aujourd’hui journaliste au sein de la rédaction internationale.
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