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STUPEFIANTS – L'explosion du trafic à ciel ouvert

Par Lepetitjournal Le Caire | Publié le 28/01/2013 à 00:00 | Mis à jour le 05/01/2018 à 08:30

Depuis la révolution, la drogue se répand en Egypte à une vitesse fulgurante. Les jeunes, face à un taux de chômage ahurissant, à l'inertie de la police et à une demande croissante, sont nombreux à céder à l'argent facile. Reportage


La nuit vient de tomber sur "Zaweya el Hamra", ce quartier défavorisé du Caire. Mais pour beaucoup, ce n'est que le début de la journée avec la prolifération de la drogue qui poursuit son inexorable percée dans la capitale.

Il s'agit de ces jeunes, qui chaque jour, sont de plus en plus nombreux à se lancer dans l'activité lucrative du trafic de drogue. Face au taux de chômage abyssal qui frappe particulièrement cette tranche d'âge - 1 million de personnes ont perdu leur emploi depuis l'année dernière selon le groupe Al Jazeera news - conjugué à la pauvreté et l'absence de perspective qui assombrit l'avenir, la vente de stupéfiants est devenue leur seul échappatoire.

Au pays des Pharaons, le trafic de drogue est pourtant passible de la peine de mort. De quoi en dissuader plus d'un. Mais comme l'appareil sécuritaire de l'Etat, surtout la police, est en berne depuis la révolution du 25 janvier 2011, c'est l'effet inverse qui se produit : ces trafiquants n'ont en fait plus rien à craindre.

Mustafa est l'un d'entre eux. Il est posté à l'entrée de Zaweya El Hamra, "l'angle rouge", un des bastions de la drogue dans la capitale. Ce quartier, les Cairotes n'osent plus franchir tant le crime et la délinquance sont devenus monnaie courante. Devant un tas de gravât, il est fier de dire que c'est là le reste du commissariat de quartier, détruit pendant la révolution. Pendant les révoltes, les jeunes du quartier en ont profité pour se venger de "30 ans de brimades et de racket passés sous l'ère Moubarak", explique notre protecteur. " Avant, les policiers se croyaient tout puissants. S'ils n'aimaient pas ta tête et que tu transportais avec toi du hasch, alors tu devais leur donner 500 L.E voire 1.000 L.E? le salaire de deux mois pour certaines familles! Sinon tant pis pour toi. Parfois, même si tu n'avais rien à te reprocher, tu te faisais bien tabasser. Ils remplissaient ta poche avec de la drogue pour te faire croupir derrière les barreaux pour rien" poursuit Mustafa plein de ranc?ur.

Depuis, Zaweya est devenue une zone de non-droit, où aucun symbole de l'Etat n'est plus visible. Mustafa fume son "6ième joint de la soirée". Il se requinque avant de rencontrer son fournisseur. Cette petite ruelle de Zaweya, véritable labyrinthe, seuls les dealers et les clients venus des autres coins de la ville pour s'approvisionner la connaissent. 10 minutes d'attente, et voilà que surgit un dénommé Ahmed, qui n'est autre que le grossiste. Il monte dans la voiture et c'est parti pour un trajet devenu une routine pour Mustafa.

Dealers aussi nombreux qu'organisés

Arrivé à destination, Mustafa explique: "Cette ruelle, c'est pour ceux qui veulent du Bango (variété de cannabis cultivée dans le Sinaï). L'autre, c'est pour les substances plus fortes". Celle dédiée au haschich est très fréquentée, preuve que cette drogue est de plus en plus prisée dans le pays particulièrement chez les jeunes, qui commencent d'ailleurs à fumer de plus en plus tôt. Mais aussi chez les femmes, "surtout les universitaires" glisse notre guide. Selon une étude officielle, en 2008, l'Egypte comptait déjà 6 millions de toxicomanes. Quatre ans après, ce chiffre doit sembler bien ridicule.

Pour satisfaire une demande qui explose, les dealers sont aussi nombreux qu'organisés. Les murs ici sont réservés, comme des places de parking. La cohorte de dealers à la morale oxydée arbore des signes extérieurs de richesse. Styles vestimentaires rutilants, montres et chaînes onéreuses, etc... Difficile de croire qu'il s'agit là de l'un des quartiers les plus déshérités de la capitale. Les dealers ne prennent même plus la peine d'exhiber leurs armes, tant ils se sentent en confiance dans la forteresse de Zaweya.

Ahmed, ramène plusieurs dizaines de grammes de Bango à Mustafa en échange de 800 L.E (100 ?), le salaire mensuel moyen en Egypte. Sans pudeur, ce dernier vérifie qualité et quantité, devant des parents qui passent par là sans broncher. Il faut dire qu'avec le temps, les riverains se sont habitués à ce genre de scène. Mais personne n'ose se plaindre, de peur de subir des représailles. Soudain, notre guide lève la voix. Il semble manquer quelques grammes à la commande. Les insultes fusent entre les deux hommes. Mais très vite, Mustafa se résigne: il ne fait pas le poids devant ces trafiquants aux coups de couteau faciles.

Direction maintenant Nasr City, quartier de l'est du Caire, où les clients de Mustafa attendent impatiemment. En chemin, il avoue son impuissance face à ces grossistes qui depuis la révolution sont de plus en plus riches. Son sourire narquois trahit l'absence de ses deux incisives, stigmates de la brutalité qui sévit dans son quartier, où il faut savoir se battre pour survivre. Quelques jours avant, Mustafa a été impliqué dans une bagarre. "J'ai crevé l'?il de mon rival" rumine-t-il encore.

Arrivé à Nasr City, une cohue se forme. Les consommateurs sont tous impatients de récupérer leur commande. En une demi-heure, le stock est écoulé avec un bénéfice conséquent. Demain Mustafa recommencera son périple comme beaucoup d'autres dealers, toujours plus entreprenants. En Egypte, la prolifération de la drogue a atteint un niveau tel que le ministère de l'Intérieur a récemment avoué son impuissance à lutter contre les réseaux qui se mettent en place. Alors les lieux de vente se multiplient aussi: cafés, pharmacies ou livraison à domicile. Plus rien n'est impossible.

Frédéric Nyongha Nkeuna (www.lepetitjournal.com/le-caire.html) Lundi 28 janvier 2013 (réédition)


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