

Les femmes n'étant pas mariées après un certain âge font l'objet de la pitié et des moqueries de la société égyptienne. Interview de Youmna Mokhtar, créatrice d'un groupe de discussion sur le sujet : « vieilles filles pour le changement »
« Oh la la ?!! La pauvre fille ! Elle ne s'est pas encore mariée ? Mais pourquoi ? Quand fondera-t-elle une famille ? Elle risque de vivre le restant de sa vie seule, la pauvre ! » Ce commentaire, parmi d'autres, est très répandu dans la société égyptienne et trouve sa place chaque fois qu'on voit une célibataire dont l'âge dépasse la vingtaine.
Nous sommes en présence d'une problématique sociale très complexe;très enracinée dans le corps de la société arabe et notamment dans la société égyptienne : quand une jeune fille atteint un certain âge sans être mariée, elle se trouve automatiquement la cible des commentaires de pitié et parfois de moquerie de la part de son entourage. Ne pas se marier est une erreur impardonnable, refuser de se marier est un crime condamnable !
Ce phénomène « des vieilles filles » fait souvent l'objet d'articles dans la presse egyptienne et sur Internet. Facebook ne fait pas exception. Un groupe y a été créé au mois de mai dernier. Sa créatrice, Youmna Mokhtar, 27 ans, jeune journaliste à l'hebdomadaire « Youm Sabe3 », nous fait le point sur les raisons et les résultats de la création du groupe : « vieilles filles pour le changement ». Photo LPJ - Youmna Mokhtar
Le Petit Journal : Comment est venue l'idée de créer ce groupe ?
Youmna Mokhtar : Des pressions sont exercées sur les filles pour qu'elles se marient. Plusieurs de mes amies endurent cette épreuve et me racontent leurs drames. Alors je me suis dit qu'il est temps que la société s'aperçoive qu'elle est injuste envers la fille qui ne s'est pas encore mariée. Ce phénomène est lié à de fausses idées sur la femme et cela doit changer. On doit réclamer un changement social de la même façon qu'on réclame le changement politique.
LPJ : Comment la société égyptienne regarde-t-elle la « vieille fille » ?
YM : Pitié et moquerie sont les deux mots clefs de l'attitude adoptée par la société à l'égard de la fille : pitié car la fille n'a pas pu se marier et moquerie flagrante à travers les feuilletons égyptiens. Les gens ont peur d'elle car ils croient qu'elle est envieuse et rancunière.
LPJ : Disposes-tu de chiffres précis concernant les vieilles filles en Egypte ?
YM : Selon un rapport, 13 millions de célibataires, hommes et femmes. Beaucoup de ces femmes sont d'ailleurs brillantes et elles n'ont rien à voir avec l'image de la vieille fille.
LPJ : Quels sont les raisons de ce phénomène ?
YM : Raisons sociales, le chômage entre autres. Certaines familles sont aussi très exigentes quant à leurs demandes. Les jeunes ne veulent également plus assumer des responsabilités.
LPJ : Crois-tu que créer un groupe sur Facebook peut changer les mentalités ?
YM : C'est difficile de résoudre ce problème car il s'agit d'un problème économique avant tout. Le début était à travers facebook mais après on va sortir du monde virtuel et faire des seminaires de sensibilisation et de mobilisation.
On adresse aussi un message à la fille dont le mariage est retardé pour une raison ou pour une autre. Elle peut être active dans la société en y participant par des actions caritatives ou non.
LPJ : Les membres sont-ils actifs et comment participent-ils ?
YM : La plupart des membres sont des filles, elles racontent leurs expériences et le malheur qu'elles ont vécu à cause du mariage traditionnel.
LPJ : A l'extérieur de Facebook, comment crois-tu qu'on peut aider ces filles à vivre leur vie sans crainte des idées reçues de la société ?
YM : Les filles doivent être plus confiantes en elles-mêmes et contribuer au développement de leur société qui en a grand besoin.
LPJ : Comme journaliste, as-tu pensé à faire une enquête sur les « vieilles filles » ?
YM : C'est déjà fait par d'autres journalistes. Les efforts doivent maintenant être déployés pour convaincre les parents d'être plus compréhensifs à l'égard de leurs filles.
On va organiser des séances et des rencontres où les filles raconteront leurs expériences en présence d'un psychologue. On va également appuyer les filles en disant à leur famille que les pressions ne rendront pas leurs filles plus heureuses.
Les vieilles filles sont une réalité sociale, elles existent parmi nous et exigent qu'on leur vienne en aide, on doit faire cesser leur désespoir et faire naître leur espoir, voilà pourquoi j'ai créé ce groupe.
Ilham OUBOUSSEKSSOU (www.lepetitjournal.com - Le Caire - Alexandrie) mardi 16 décembre 2008








