Édition internationale

Iman Ahmed ressuscite la musique djiboutienne des années 1990

Deux ans après la disparition de son père, Iman Ahmed rouvre une chaîne YouTube et découvre des images tournées à Djibouti dans les années 1990. Elle y retrouve Abdallah Lee, musicien et figure de la scène pop djiboutienne, dont elle ignorait jusque-là l’importance. De cette découverte intime est né Abdallah Superstar, son premier roman, publié chez Actes Sud le 26 août.

photo d'Imane Ahmed   photo d'Imane Ahmed
photo de l'auteure Imane Ahmed

Tout commence par une chaîne YouTube

Deux ans après la disparition de son père, Iman Ahmed se décide enfin à ouvrir sa chaîne YouTube. Elle savait probablement qu'elle existait, mais n'avait jusque-là « pas trouvé le courage ni la bonne disposition » pour la regarder.

Puis viennent les vidéos.

Elles la ramènent dans le Djibouti des années 1990 et font surgir des images de son père dans un univers qu'elle avait en partie effacé de sa mémoire. Parmi elles, celles du groupe Dinkara, dont Abdallah était la « superstar ».

Cette découverte devient le point de départ du roman.

« C'est ce moment qui déclenche l'enquête », explique l'autrice. Très vite, elle commence à prendre des notes, à documenter, à écrire, à filmer. Certaines phrases jetées sur le papier dès les premières minutes de cette recherche deviendront, dit-elle, « les murs porteurs du roman ».

Découvrir la musique de son propre père

Ce que la jeune femme découvre ne concerne pourtant pas uniquement son père.

Elle découvre une musique.

Elle savait qu'Abdallah avait participé à la scène musicale djiboutienne, mais elle reconnaît ne pas avoir pris cette activité véritablement au sérieux. Les vidéos vont bouleverser cette perception.

« Je n'avais jamais pensé qu'une telle production existe dans mon pays d'enfance », confie-t-elle.

Les synthétiseurs, les boîtes à rythmes, la voix d'Abdallah Lee : tout la surprend. Cette musique lui apparaît moderne, riche, unique et puissante. Elle la touche autant qu'elle la fascine.

Surtout, elle découvre un univers dont elle avait jusqu'alors effacé le visage de son père.

Écrire par peur qu'une histoire disparaisse

Cette redécouverte prend rapidement une autre dimension. Iman Ahmed ne trouve pratiquement aucune trace écrite de cette période musicale, hormis quelques publications sur Facebook et des vidéos sur YouTube.

Au point de douter elle-même de ce qu'elle est en train de retrouver.

« J'ai douté de la réalité de ce que j'écoutais », raconte-t-elle. Elle a parfois eu l'impression que cette musique n'existait pas vraiment, qu'elle était peut-être la seule à l'écouter encore.

Alors elle écrit.

« J'ai toujours écrit, cette fois-ci j'ai écrit par peur qu'une histoire disparaisse. »

Avec Abdallah Superstar, l'autrice entend ainsi conserver la mémoire d'une scène musicale dont elle considère qu'elle a été d'une « richesse incontestable ».

Son ambition est aussi de laisser une trace à ceux qui viendront après :

« Écrire sur un papier imprimé cette musique et mettre en scène ses artisans, c'est une manière de dire aux suivants : oui oui Abdallah Lee a vraiment existé, pas d'inquiétude. »

photo de la couverture du roman Abdallah superstar

Entre réalité familiale et liberté du roman

Pour raconter cette histoire profondément personnelle, Iman Ahmed a choisi la fiction.

La narratrice lui ressemble, reconnaît-elle, mais elle n'est pas exactement elle. Le roman lui permet de déplacer certains faits, d'inventer des personnages, d'en rassembler plusieurs sous une même figure.

Cette liberté n'éloigne pourtant pas le récit de la vérité.

« Pour retranscrire la vérité des émotions, il faut passer par d'autres chemins », explique-t-elle.

Elle assume ainsi la part de fiction inhérente à toute histoire reconstruite après une disparition. Car il ne reste jamais qu'une mémoire fragmentaire : des vidéos, des souvenirs, des témoignages, des impressions.

Son père, dit-elle, était un homme de chair et d'os. Celui qu'elle raconte désormais est devenu un fantôme.

« C'est ressemblant, c'est d'excellente compagnie les fantômes, mais ce n'est pas un homme de chair et d'os. »

100 % djiboutienne, 100 % française

Cette recherche sur son père ramène également Iman Ahmed à sa propre histoire.

Elle a grandi entre Djibouti et Poitiers, entre deux géographies et deux cultures qu'elle refuse de hiérarchiser.

« Je dis souvent que je suis 100 % djiboutienne et 100 % française », affirme-t-elle.

Mais cette double appartenance n'efface pas les zones d'ombre. Au contraire, elle dit avoir appris à accepter que certaines choses lui échappent.

« Refuser l'exactitude, faire le deuil de la pleine appartenance et pour autant, se sentir légitime à parler. »

Une phrase qui résume peut-être aussi la démarche de Abdallah Superstar : accepter les fragments, les trous de mémoire et les incertitudes pour construire malgré tout un récit.

Une première reconnaissance avant même la sortie

Abdallah Superstar est le premier roman d'Iman Ahmed, mais il arrive déjà dans une rentrée littéraire particulièrement dense et figure dans plusieurs sélections de prix littéraires.

L'autrice accueille cette reconnaissance avec gratitude, tout en conservant la curiosité de celle qui entre pour la première fois dans le monde du livre.

« Être dans cette rentrée littéraire c'est très fort », confie-t-elle. Pour elle, cette visibilité donne surtout au roman « toutes ses chances d'être lu » et lui permet d'écouter les premiers retours des professionnels et des lecteurs.

La véritable rencontre avec le public commencera donc le 26 août, date de parution du livre.

Et si Abdallah Superstar raconte la redécouverte d'un père disparu, il raconte peut-être tout autant la découverte d'une fille qui, en cherchant les traces de son père, retrouve une partie de son propre héritage.

crédit photo : © Stéphan Gladieu.

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