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Marion Guénard: « Mon roman honore la mémoire des jeunes révolutionnaires égyptiens »

Par Capucine Taconet | Publié le 20/01/2022 à 18:01 | Mis à jour le 20/01/2022 à 18:34
Marion Guénard et son roman Au printemps on coupe les ailes des oiseaux

Marquée par son expérience de journaliste lors de la révolution égyptienne de 2011, Marion Guénard a souhaité raconter ce que sont devenus les révolutionnaires, dix ans après. Son premier roman Au printemps on coupe les ailes des oiseaux paru en janvier 2022 aux éditions de l’Aube, évoque le sort d’une jeunesse désenchantée.

 

Tout a commencé le 25 janvier 2011. Ce jour-là, des milliers d’Égyptiens se rassemblent sur la place Tahrir au Caire, pour demander la fin de la répression policière, ainsi qu’une meilleure répartition des richesses. La révolution égyptienne est en marche. Le président Moubarak démissionne quelques jours plus tard, le 11 février. Cependant, en mai 2014, le premier président élu démocratiquement est renversé par l’armée et Abdel Fattah al-Sissi entame une répression des opposants. Les révolutionnaires sont coupés en plein vol dans leur mouvement pacifique.

 

des manifestants dans les rues du Caire en janvier 2011 avec des drapeaux et des banderoles
Manifestants dans les rues du Caire en janvier 2011.

 

Marion Guénard est jeune journaliste en Égypte lorsqu’éclate la révolution en 2011. Dans son premier roman Au Printemps on coupe les ailes des oiseaux, elle raconte, dix après, le destin brisé des jeunes révolutionnaires. À travers la quête de Mariam, fille d’immigrés égyptiens qui fuit la France pour retourner sur les traces de la révolution, et l’histoire de Kaouthar, Ashraf, et Amar, Marion Guénard dépeint avec sensibilité les désillusions des révolutionnaires de 2011. Nous avons pu interroger l’autrice sur son roman et évoquer avec elle le sort des jeunes qui ont conduit le mouvement il y a dix ans.

 

 

En voyant les jeunes se soulever pendant la révolution, j’ai été intimement bouleversée dans mon rapport au monde

Quand avez-vous eu l’idée de ce livre ?

L’idée de mon livre est venue assez tard, lorsque j’ai quitté l’Égypte en 2014, après le retour des militaires. La débâcle avait commencé et le climat était très lourd. Je n’étais pas exposée en première ligne mais j’ai très vite décidé de quitter le pays car j’étais fatiguée.

 

Le manque s’est fait sentir à mon retour cependant, je me suis rendue compte qu’une partie de moi était restée en Égypte. Les années passées dans ce pays ont été un moment inouï de ma vie. Elles m’ont construit professionnellement et personnellement. J’étais alors jeune journaliste et j’ai pu participer à des documentaires web, tourner des reportages partout dans le pays. En voyant les jeunes se soulever pendant la révolution, j’ai aussi été intimement bouleversée dans mon rapport au monde. Aujourd’hui, beaucoup des jeunes qui ont participé à la révolution sont morts, ou exilés, ou en prison. Malgré leur force incroyable, je constate que nombre d’entre eux ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Après avoir porté leur idéal, ils ont fini par être traités comme des ennemis par leur propre pays. On ne se relève jamais d’un tel événement.

 

Écrire un roman sur la révolution égyptienne est une manière de rendre à ces jeunes tout ce qu’ils m’ont apporté et d’honorer la mémoire de leur combat.

 

jeunes sur un char manifestent sur la place Tahrir
Manifestations sur la place Tahrir, le 29 janvier 2011.

 

Le romanesque est une façon de s’affranchir de la mémoire collective et de s’ancrer dans l’individualisation

Pourquoi n’avez-vous pas voulu écrire un essai sur la révolution égyptienne ou un témoignage en tant que journaliste, mais passer plutôt par la fiction pour en parler ?

En 2017, j’ai reçu une aide pour une résidence d’écriture. Je n’avais pas d’intention romanesque, mais je voulais restituer les événements de la révolution de manière documentée. Cependant, je n’étais pas convaincue, et plutôt que revivre les événements, j’ai décidé de glisser vers le romanesque. Une façon de s’affranchir de la mémoire collective et de s’ancrer dans l’individualisation. La trame du roman s’est posée assez vite, mais il m’a fallu faire un immense travail pour que les personnages gagnent en autonomie. J’ai gommé toutes les références historiques pour créer une forme d’universalité et que tous les lecteurs puissent s’identifier aux personnages et à leurs émotions. En réalité, le thème de la chute des idéaux que je dépeins dans le roman est commun à bien des époques et pays. On le trouve dans la révolution française, la révolution espagnole…

 

Mariam et Antoine sont des personnages fictifs, dans lesquels j’ai mis beaucoup de moi. Je trouvais intéressant d’avoir des personnages français en contrepoint, offrant un aperçu du regard occidental sur le Moyen-Orient

Qui sont vos personnages : Mariam, Kaouthar, Antoine, Halim, Ashraf… ? Des personnages d’inspiration historique, ou de vos proches, de vous ?

Asharf et Kaouthar, sont inspirés d’amis égyptiens tombés amoureux pendant les trois semaines sur la place Tahrir. Elle vient d’une famille proche des frères musulmans tandis que sa famille à lui est de gauche. Ils étaient donc marqués par une opposition politique très forte de leur famille, et ils n’auraient jamais pu se rencontrer autrement. La révolution n’était pas qu’une affaire politique, elle nous a tous marqués intimement.

 

Amar, quant à lui, est directement inspiré de l’artiste Ammar Abo Bakr, qui vit toujours au Caire et défend ses idéaux à travers ses œuvres murales.

 

Mariam et Antoine sont des personnages fictifs, dans lesquels j’ai mis beaucoup de moi. Je trouvais intéressant d’avoir des personnages français en contrepoint, offrant un aperçu du regard occidental sur le Moyen-Orient. Antoine est dans une quête très personnelle puisqu’il se lance à la poursuite de sa femme Mariam, mais sa quête s’élargit lorsqu’il arrive au Caire et prend conscience du contexte égyptien. La recherche intime engage une compréhension et une empathie qui permet d’aller au-delà des représentations de l’autre. Antoine redécouvre Mariam en foulant le sol égyptien et en tentant de retracer son itinéraire.

 

J’ai un lien plus apaisé avec l’Égypte qu’il y a sept ans, lorsque j’avais fait le choix de quitter le pays

Quel lien gardez-vous avec l’Égypte ?

J’ai un lien plus apaisé avec l’Égypte qu’il y a sept ans, lorsque j’avais fait le choix de quitter le pays. J’y ai toujours des amis proches avec qui je suis en contact régulier. Je suis toujours ce qu’il s’y passe avec intérêt, et un certain désespoir aussi. J’ai des amis qui ont récemment été libérés de prison. Je m’étais beaucoup mobilisée aux côtés d’organisations de défense des droits de l’homme pour échafauder des stratégies afin de les libérer. Ils ont finalement été relâchés, sans que nous sachions vraiment pourquoi, mais cela a été source de beaucoup de peur et d’angoisse.

 

Manifestants sur des camions de police égyptienne au Caire le 28 janvier 2011
Manifestants sur des camions de police égyptienne au Caire le 28 janvier 2011

 

Que reste-t-il de ce vent révolutionnaire aujourd’hui ?

La situation est très compliquée et beaucoup de mes amis sont en proie à des sentiments contradictoires. D’une part, ils souhaitent résister et sont révoltés face à l’injustice, mais beaucoup ont été contraints de fuir l’Égypte et s’en sentent coupables. En même temps, il est difficile de trouver sa place à un endroit où on veut pas vous en donner.

 

les révolutionnaires étaient très jeunes et inexpérimentés. Ils se sont retrouvés pris au piège malgré eux dans le jeu politique

Pourquoi la révolution égyptienne n’a-t-elle pas pu être pérenne, a-t-elle échoué à s’imposer ?

Il y a d’innombrables raisons à cela. L’appareil d’État est très fort, et les révolutionnaires ont sous-estimé le poids de l’institution militaire. Moubarak est tombé au bout de 14 jours seulement.  De façon générale, les révolutionnaires étaient très jeunes et inexpérimentés. Ils se sont retrouvés pris au piège malgré eux dans le jeu politique. Je pense aussi que beaucoup d’Égyptiens ont pris peur en voyant leur pays sans pouvoir fort et qu’ils ont souhaité voir un retour à la normale. Enfin, la révolution n’a bénéficié d’aucun soutien de la part des pays occidentaux. Lorsque les militaires ont réprimé les manifestations et tué 1.000 personnes en une matinée, il n’y a pas eu de réaction. Aucune remise en question concernant la coopération ou la vente d’armes.

 

 

Quelles étaient vos conditions de travail lors de la révolution égyptienne ?

Je me souviens d’une atmosphère très volatile dans la rue. Tout dépendait de l’enjeu des manifestations et des personnes qui y participaient. Les services de renseignement avaient mis en place un système d’écoutes. Je n’ai jamais eu de problème cependant, à part une arrestation lors d’un reportage dans une usine avec un syndicaliste. J’ai un souvenir très dur en tête du 25 janvier 2014. Nous fêtions ce jour-là les trois ans de la révolution. Quelques révolutionnaires manifestaient lorsqu’ils se sont fait aspergés de gaz lacrymogène. Dans le centre ville, la foule de personnes payés pour défendre le régime se prêtait à un lynchage des activistes et journalistes présents. J’avais pu me replier dans un appartement avant que la foule ne m’attrape.

 

La scène était saisissante : un rassemblement pacifique de milliers de personnes, dont beaucoup ne se rencontrent pas d’habitude

Pourquoi la révolution a-t-elle été assez peu médiatisée à l’étranger en comparaison avec le printemps arabe ou le conflit en Syrie ?

En réalité, lors des manifestations du 25 janvier 2011, il y avait une concentration incroyable de médias sur la place Tahrir. Elle est devenue le centre du monde pendant une dizaine de jours. La scène était saisissante : un rassemblement pacifique de milliers de personnes, dont beaucoup ne se rencontrent pas d’habitude. L’atmosphère était assez unique : pleine de vie, un bouillonnement artistique constant, l’essor de nombreux artistes graffeurs partout dans la ville. On trouvait même une cantine idéale pour les gens qui ne pouvaient pas payer. Ensuite, comme il ne se passait plus grand chose, les journalistes ont quitté l’Égypte pour aller rendre compte des événements des pays voisins.

 

On sentait que quelque chose allait se produire, mais nous n’aurions jamais imaginé un scénario de retour en arrière pire que sous les années Moubarak

Vous avez vu la situation basculer ?

Je n’étais pas en Égypte au moment du basculement. On sentait que quelque chose allait se produire, mais nous n’aurions jamais imaginé un scénario de retour en arrière pire que sous les années Moubarak.

 

Les révolutionnaires étaient pris entre deux feux. Les Frères musulmans d’un côté, et défaire le gouvernement en étant soutenu par l’armée, de l’autre. Les jeunes femmes n’étaient pas d’accord avec la vision des frères musulmans et ont embrassé spontanément le mouvement de manifestation. La machine tragique s’est enclenchée avec de nombreuses disparitions forcées. Le mouvement est tombé dans une brutalité terrible, appelant de part et d’autre à la haine et la vengeance. Nous étions face au miroir déformé de la fraternité vécue sur la place Tahrir en 2011. La violence a dépassé les individus, elle est devenue collective. Les militaires ont pu ainsi asseoir leur mouvement.

 

Suite au retournement de situation, les révolutionnaires qui avaient pris la décision de défaire le gouvernement aux côtés de l’armée, ont été pris de remords. Le personnage d’Ashraf illustre cette désillusion. Il a cru avec la fraîcheur de sa jeunesse qu’une deuxième révolution allait se produire et se retrouve complice du basculement terrible qu’il n’a pas vu venir. Il est trop tard lorsqu’il se rend compte qu’il est prisonnier de ses propres mouvements révolutionnaires.

 

 

Vous avez envoyé votre livre à vos amis égyptiens ?

Je ne l’ai pas encore beaucoup partagé, mais j’espère qu’il y aura une traduction en arabe. Je suis en contact avec une femme qui travaille dans une maison d’édition au Caire pour étudier l’idée. Ce serait une façon pour moi de boucler la boucle. Malheureusement, le livre tel quel ne peut pas passer la censure égyptienne, et publié seulement en français, il ne concernera qu’un public restreint. L’idéal serait de le traduire en anglais pour pouvoir atteindre un public plus large.

 

Le pays fait désormais face au changement climatique et à une raréfaction progressive de l’eau. Je ne sais pas si tous ces enjeux laisseront assez de place pour qu’un mouvement populaire émerge

Pensez-vous que l’Egypte connaitra une nouvelle révolution ?

Beaucoup d’activistes sont engagés depuis l’étranger, comme l’association Human Rights Watch. Le pays fait désormais face au changement climatique et à une raréfaction progressive de l’eau. Je ne sais pas si tous ces enjeux laisseront assez de place pour qu’un mouvement populaire émerge. Si toutefois un soulèvement se produit, il risque d’être plus radical et brutal qu’en 2011.

Capucine Taconet

Capucine Taconet

Étudiante nantaise expatriée à Paris pour ses études de journalisme. Elle a connu lepetitjournal.com lors d’un échange universitaire à Bogota et rejoint la rédaction internationale en septembre 2021.
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