

De 1993 à 1995, Frédéric Bonny a travaillé chez Alcatel. A l'époque, à la fin de leurs études, de jeunes Français pouvaient effectuer leur service militaire sous une autre forme. Ils étaient alors ce que l'on appelait des coopérants. Durant 16 mois, ils devaient ainsi servir une entreprise française implantée à l'étranger. Frédéric vit désormais en France. Vingt ans plus tard, nous l'avons rencontré alors qu'il revenait pour la première fois en Malaisie.
Lepetitjournal.com : Pourquoi avoir choisi la Malaisie en particulier ?
Frédéric Bonny : En réalité, nous n'avions pas le choix. L'entreprise qui nous employait choisissait la destination pour nous. A l'origine, je devais être envoyé en Gambie, mais l'absence d'Ambassade de France à Banjul rendait le séjour trop risqué. Une opportunité au Chili a été mise sur la table, mais j'ai finalement été orienté vers la Malaisie. A l'époque, Alcatel venait tout juste de s'implanter dans la péninsule, elle était en phase de démarrage de ses activités. De même, le contexte malaisien était alors euphorique dans le domaine des télécoms, Alcatel avait besoin d'ingénieurs sur place.
Dans quelle ville avez-vous effectué ces 16 mois en tant que coopérant ?
Dans un premier temps, j'ai travaillé à Kuala Lumpur avec la casquette de représentant de transmission. J'ai passé 16 mois sur la phase avant-vente d'un projet, c'est-à-dire avant la signature du contrat, avec un opérateur de télécom malaisien. Ensuite, j'ai effectué neuf mois supplémentaires à Penang. Cette fois je n'étais plus coopérant, mais salarié d'Alcatel. J'étais alors en phase opérationnelle, rattaché à l'usine de Penang qui avait des besoins en ingénieurs terrain.
Il y a 20 ans, quelles ont-été vos impressions sur la Malaisie ?
En 1993, lorsque j'ai débarqué à Kuala Lumpur, je ne connaissais rien de l'Asie. J'étais alors un jeune curieux et avide de découvertes. Je me souviens surtout avoir été saisi par les différences culturelles. Tout diffère par rapport à la France. La Malaisie est un véritable melting pot, la coexistence des cultures chinoises, indiennes et malaises est enrichissante et une source de découvertes permanentes. Cela peut être au début un véritable choc, assez déstabilisant. Mais cela ne m'a pas déplu, bien au contraire. Je me souviens aussi de l'hospitalité et de la sympathie des gens. Il m'était très facile de discuter avec des personnes de toutes les communautés, femmes comme hommes. Pendant deux ans ces rencontres et discussions ont été une source permanente d'enrichissement culturel.
Pourquoi être revenu deux décennies plus tard, en Malaisie ?
Ce sont des raisons familiales qui m'en ont donné l'opportunité. Mon neveu s'est installé à la fin de l'été à Kuala Lumpur pour un an. Mais j'ai toujours eu à l'esprit d'y retourner. Durant les deux ans que j'ai passés en Malaisie, j'ai été bercé par le projet économique de Mahathir Wawasan 2020, ou Vision 2020, qui visait à la transformer en pays développé disposant d'une économie à hauts revenus. J'ai donc toujours voulu pouvoir constater par moi-même les réalisations de cette politique en 2020. Je suis revenu plus tôt, c'est vrai, mais j'ai pu malgré tout voir de très nombreux changements.
Justement, quels sont ces changements qui vous ont le plus marqué à Kuala Lumpur ?
A vrai dire, il est très difficile de retrouver des repères. En 20 ans, tout a été modifié. Il faut bien voir que 80% des tours de la capitale ont été construites après mon départ en 1995. Je n'ai pas vu les Pétronas achevées, elles se construisaient sous mes yeux. La ville s'est profondément modernisée. Ampang Jaya et le quartier de KLCC sont totalement différents. Lorsque j'ai quitté Kuala Lumpur, il n'y avait pas encore de métro, les égouts étaient encore à ciel ouvert et les trottoirs bien souvent impraticables? Je me souviens qu'il y a 20 ans, il fallait d'abord enjamber un égout avant de pouvoir traverser une rue ! Je n'ai pas revécu cette expérience. Un des changements qui m'a le plus marqué reste les motos. Lors de ma coopération, il y en avait de véritables nuées. Elles formaient un immense bloc devant tous les feux tricolores. Aujourd'hui, il reste des motos, mais en nombre moins important. On peut sentir que les Malaisiens sont passés à autre chose. Désormais, la voiture constitue un marqueur social et tous veulent en posséder une.
Toutefois, la ville ne m'a pas été méconnaissable. Certains éléments n'ont pas changé. Le Shangri La Hotel est toujours là [ndlr, l'hôtel jouxte les anciens bureaux d'Alcatel à Kuala Lumpur], les temples hindous et bouddhistes aussi ! Ce sont les quartiers historiques qui ont le moins changé, tout comme Chinatown ou Little India. Ils sont devenus beaucoup plus touristiques et ont été assainis, mais ils conservent leur apparence d'il y a 20 ans.
Et sur le pays plus généralement ?
Je ne suis pas resté assez longtemps en Malaisie pour en découvrir tous les changements. Mais au cours de mon séjour à Bornéo, j'ai pu retourner à Kota Kinabalu et Kuching. Tout a été bouleversé, l'île a changé de visage. Les villes se sont fortement développées et urbanisées. Cela m'a surtout marqué pour Kuching. On sent qu'il y a une véritable frénésie de construction liée au développement économique et touristique du pays.
J'ai pu également constater une vraie prise de conscience sur la question environnementale. La Malaisie dispose d'un exceptionnel patrimoine naturel et biologique qui n'était pas mis en avant il y a 20 ans. Lorsque je partais en randonnée dans la jungle, c'était une véritable aventure, personne n'était là pour nous guider. Peut-être n'allais-je pas trouver les bonnes personnes, mais aujourd'hui cela s'est professionnalisé, comme le tourisme en général. Les parcours dans la forêt sont balisés, expliqués, et les guides livrent de nombreuses informations sur la faune et la flore.
Enfin, en discutant avec les chauffeurs de taxis, j'ai pu remarquer un changement de mentalité. Certes, ce n'était pas une vue complète de la société malaisienne, mais leur parole était beaucoup plus libre. Plus jeune, je ne prêtais peut-être pas attention à ces points, mais il m'a semblé qu'il existe une prise de conscience politique plus forte dans la société malaisienne.
Pour finir, est-ce que ce séjour 20 ans après vous a fait changer de vision sur le pays ?
Non, pas fondamentalement. Je suis moins attaché au pays qu'aux gens. J'ai pu retrouver ce même accueil, cette même ouverture d'esprit, cette même gentillesse de la part de toutes les communautés. Mais j'ai aussi retrouvé les mêmes points sensibles. Il y a aussi la disparition des kampung traditionnels autour de Kuala Lumpur, au profit d'immenses lotissements préfabriqués.
Victor Germain (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) jeudi 26 novembre 2015
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