Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 3 mars 2015
Prise en sandwich entre la rue des Forgerons et la rue du Temple (il s'agit du remarquable Temple des Nuages Verts), on trouve la petite rue des Orfèvres. Son nom nous renseigne sur l'existence de l'un des groupes qui composaient autrefois la mosaïque des nombreuses enclaves ethniques, professionnelles et religieuses du vieux Malacca. La présence de lieux de culte nous informe sur cette colonie. Elle devait être largement composée d'Indiens, les uns priant à la mosquée (le résultat d'un étonnant mélange architectural), les autres au temple sivaïte (témoignage de l'existence d'une communauté métisse originale : les Chitty). Aujourd'hui il n'y a plus une seule bijouterie dans la rue des Orfèvres. Cependant cinq artisans joaillers travaillent encore dans la vieille ville. Curieusement, les plus nombreux sont installés aujourd'hui dans la rue des Coolies. Au lendemain de la première guerre mondiale deux frères, originaires de la province du Fujian en Chine, débarquèrent à Malacca et ouvrirent chacun une bijouterie : Kua Teck Cheong Silversmith et Kua Teck Hong Silversmith. Trois générations plus tard, les deux bijouteries existent toujours. Trois cousins y travaillent.
Monsieur Kua Beng Kim, âgé aujourd'hui de 69 ans a hérité de Kua Teck Cheong Silversmith. Il préfère travailler l'argent plutôt que l'or, car la matière première coûte moins cher. Aujourd'hui, il ne vit plus dans la maison, mais sa mère y vit encore. Il travaille pour des bijoutiers qui lui sous-traitent les travaux de réparation, ce qu'il fait aussi pour une clientèle privée. Mr Kua fabrique des objets liés aux traditions religieuses des communautés locales. C'est ainsi qu'il vend aux Chinois des talismans pour protéger les jeunes enfants, des figurines et des piques utilisées aussi bien par les Chinois que par les Indiens dans leurs cérémonies religieuses, dont la plus étonnante est sans doute la procession, qui est le point d'orgue du festival de ?Sembayang Dato Chachar?. Elle a lieu généralement en mai, elle est ancrée dans des traditions malaises pré-islamiques, les divinités sont hindoues, et nombre de dévots sont Chinois. C'est sans doute un des exemples les plus remarquables d'acculturation qui donnèrent naissance à une fabrique sociale unique : le vieux Malacca. Son fils n'est pas intéressé à lui succéder, mais Mr Kua pense que l'on peut encore gagner sa vie en étant orfèvre.
Quelques portes plus loin, les cousins de Monsieur Kua Beng Kim, deux frères travaillent sous l'enseigne de Kua Teck Hong Silversmith. Ils sont nés dans la maison. Aujourd'hui, s'ils travaillent toujours dans la maison-boutique familiale, ni Monsieur Kua Beng Siong, ni Monsieur Kua Beng Seng n'y vivent plus. Ils travaillent le cuivre, le bronze et l'argent qu'ils recouvrent ensuite d'or ou d'argent. La jeune génération achète plutôt aujourd'hui des colliers, des bracelets et des bagues. Ils travaillent aussi pour les bijoutiers, pour qui ils font des réparations et aussi du placage. Ils utilisent la technique du placage par électrolyse qui remonte au XIXème siècle. Elle consiste à utiliser de l'or ou de l'argent pour recouvrir un métal de qualité inférieure. Elle permet aussi de raviver la couleur d'un vieil objet en métal. Ils ne sont plus que deux à Malacca à pratiquer cette technique, l'autre joailler est installé dans la rue Hang Jebat. Ils fabriquent et vendent aussi des objets profondément ancrés dans la culture chinoise, ainsi des râpes à langue, dont la forme est différente pour les Cantonnais et pour les habitants du Fujian, et des cure-dents, dont l'autre extrémité est une pelle minuscule qui permet de nettoyer les oreilles.
Aucun de leurs enfants ne souhaite garder allumé le flambeau de la bijouterie.
Si la rue figure sur les plans de l'époque hollandaise sous le nom de rue des Pêcheurs, c'est à l'époque anglaise qu'elle prend son nom actuel : le Village des Coolies. La rue a largement conservé son héritage architectural hollandais, comme ses fenêtres avec double volets de bois, ses barres de bois verticales au lieu de vitres, et surtout l'absence du passage couvert (large de cinq pieds) imposé par les Anglais au XIXème siècle. En expropriant un mètre cinquante à chaque propriétaire, et en faisant avancer le premier étage jusqu'en bordure de rue, les Anglais ont donné naissance à un passage public protégé de la pluie et du soleil. Ici, devant chaque maison on trouve un porche privé. La révolution industrielle va bouleverser la démographie de la Péninsule malaise. L'exploitation des matières premières va s'intensifier, entraînant l'arrivée massive de travailleurs immigrés, les coolies, qui seront Indiens dans les plantations d'hévéas, et Chinois dans les mines d'étain. Jusqu'à cinq familles pouvaient s'entasser dans chacune des 30 maisons-boutiques de la rue. Le numéro 1 a longtemps servi de dépôt à coolies, comme il y en avait de nombreux dans la ville pour satisfaire les besoins en logement de ces immigrés qui débarquaient sans un sou, pour faire fortune. Colporteur, docker, mineur, ouvrier, portefaix, tireur de pousse-pousse? Ils seront peu nombreux à échapper à l'engrenage de l'alcool, du jeu, de l'opium et de la prostitution. Ce sont les héros méconnus qui firent la fortune du fleuron des colonies britanniques : la belle Malaya !
Aujourd'hui, on ne compte guère plus d'une vingtaine de familles vivant encore dans la rue. Il s'agit pour la plupart de personnes âgées, les enfants l'ont désertée. Le syndicat des ouvriers du bâtiment vient de fermer ses portes. Outre les bijouteries : Kua Teck Cheong Silversmith et Kua Teck Hong Silversmith, on trouve un graveur sur bois, puis à côté Mr Chan qui au fond de sa ruelle continue à faire de la résistance, une famille approvisionnant la vieille ville en ?peaux? pour les rouleaux de printemps, ou popiah en Hokkien et un pâtissier chinois. On trouve également quelques remises d'antiquaires et de fabricants de meubles en rotin. La rue meurt tout doucement, mais elle est encore à peine effleurée par la nouvelle déferlante qu'est le tourisme. Avis aux amateurs, on mange tous les après-midi, sauf le jeudi, dans le petit café au début de la rue, ce qui est peut-être le meilleur satay de toute la Malaisie : abats, ananas et épices !
Les photos sont de Tham Ze Hoe et le texte de Serge Jardin
Tradition et modernité. A travers l'architecture, l'artisanat et les beaux-arts.
Malacca Style est disponible :
- à Bangsar chez Silverfish, 28-1 Jalan Telawi
- à KLCC au Badan Warisan Malaysia, 2 Jalan Stonor et chez Kinokuniya, Suria, level 4