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PASSEURS D'HISTOIRE - En attendant Taming Sari

Écrit par Lepetitjournal Kuala Lumpur
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 22 juillet 2014

Rencontrer un fabricant de kriss, sans aller à Java, où la tradition situe son origine, ni même au Kelantan, considéré comme le conservatoire de l'artisanat malais est une véritable gageure. En découvrir un tout près de Malacca est une chance, un hasard  inespéré. Le kriss, peut-être plus que tout autre objet, est à lui seul un résumé de l'âme malaise. Né de l'eau et du feu, aux origines mystérieuses, tout à la fois arme meurtrière et ?uvre d'art, femme et homme, chargé de pouvoirs magiques, porteurs de légendes, craint autant que respecté, voici le kriss. 

?Le kriss malais, la seule arme vraiment belle, nonchalante comme son maître, mais ferme aussi, bien en main et qui appelle des désastres, faite pour pagayer dans les corps d'une foule? - Henri Michaux (Un barbare en Asie, 1933)     

S'il ne nous avait pas donné rendez-vous au bord de la vieille route fédérale n°5 qui longe toute la côte ouest de la péninsule, et que l'on fréquente aujourd'hui plutôt pour se rendre dans les petits villages de pêcheurs pour aller manger des fruits de mer ou ikan bakar (poisson grillé), nous n'aurions sans doute jamais trouvé Mr. Sahar bin haji Jiman. Il faut s'enfoncer dans la zone marécageuse aujourd'hui couverte de plantations de palmiers à huile pour arriver à Kampung Paya Tanjung. L'originalité de ce village est d'être essentiellement peuplé de javanais, qui est la langue que les habitants parlent encore aujourd'hui entre eux. Ce n'est sûrement pas un hasard si on y fait la rencontre de l'un des derniers pandai besi (forgeron) martelant les lames de kriss. Au c?ur de l'île de Java se trouve une météorite, sacrée aujourd'hui, dont le fer céleste est à l'origine des pouvoirs magiques du kriss. C'est le grand-père, aujourd'hui disparu qui est arrivé le premier, au début du vingtième siècle.  

Le père, âgé de 93 ans a gardé la stature et la solidité de son métier. Pendant toute son activité, il a été forgeron. Il forgeait des lames de couteaux et de parang (coupe-coupe). C'est lui qui a construit il y a cinquante ans la maison dans laquelle il vit toujours aujourd'hui. La dernière maison du village construite dans le beau style de Malacca, avec ses deux parties distinctes : rumah ibu (maison principale) et rumah dapur (où se trouve la cuisine). C'est le fils aîné qui a pris la succession, après avoir été chauffeur de taxi, il est devenu forgeron à plein temps, et nul ne s'en plaindra, son jeune fils semble plus attiré par la forge familiale que par l'hôtel où il travaille aujourd'hui. Mr. Sahar, le cadet lui, depuis vingt cinq ans s'est spécialisé dans la fabrication du kriss. Son père lui a appris à forger la lame, il a appris tout seul à travailler le bois. Ils ne sont plus que deux forgerons à faire des kriss aujourd'hui dans les environs de Malacca. Il est intéressant de noter la différence en malais, entre le pandai besi (celui qui a l'intelligence du fer, qui en connait les secrets) et les tukang besi, emas, kayu? (qui travaillent - plus simplement - le fer, l'or, le bois?)     

Une lame de kriss est faite d'un ou différents morceaux de fer pliés et repliés un certain nombre de fois et martelés jusqu'à donner à la surface de la lame ces motifs si particuliers, si recherchés. Mr. Sahar reconnait humblement, qu'après 25 ans, il n'est encore qu'un débutant, ses lames ne sont faites que de trois couches de fer. Les lames des grands maîtres javanais peuvent atteindre jusqu'à 21 couches ! Son rêve est d'aller faire un stage au pays de ses ancêtres. Parallèlement, le forgeron peut courber la lame pour lui donner sa forme ondulée. Ainsi la lame du kriss bugis qu'il travaille devant nous possède trois courbures. Mais contrairement à une croyance communément répandue une lame de kriss peut-être parfaitement droite. A l'occasion Mr. Sahar forge également des lames de kerambit (petite faucille), cette arme si redoutable entre les mains de la femme malaise qu'elle peut dissimuler dans ses cheveux. 

Mr. Sahar n'est pas seulement forgeron, il est également sculpteur sur bois. En effet un kriss est composé de deux parties : une lame en fer de part et d'autre part, d'un manche et d'un étui, généralement en bois (mais pas nécessairement). Le bois le plus prisé est le kemuning (Murraya paniculata), naturellement jaune. Mr. Sahar s'inspire de modèles anciens qu'on lui apporte à réparer. Ainsi le kriss royal dont la lame est droite possède un manche qui ressemble à un sabot de cheval. Un autre kriss à lame droite est originaire du Patani, on l'appelle le pekaka, car son manche ressemble à un martin-pêcheur. Le semenanjung est le kriss typique de la Péninsule malaise, on le reconnait à son étui dont la partie haute ressemble à la coque d'un bateau. Mr Sahar a conservé son premier kriss, le manche représente un kakatua (cacatoès). C'était en 1989, il l'avait sculpté dans une corne de buffle. 

Il lui faut environ une semaine pour réaliser un kriss. Le travail à la forge prend environ trois jours, auxquels il faut ajouter quatre jours à travailler le bois. Pour Mr. Sahar le kriss est profondément ancré dans la culture malaise. On lui prêtait autrefois des pouvoirs magiques et des pouvoirs médicinaux. Aujourd'hui ce n'est plus qu'un symbole, tout particulièrement un symbole de virilité. Il ne viendrait cependant à l'idée de personne d'utiliser le kriss comme un simple couteau. L'origine mystérieuse et la nature mythique du kriss, relayée par la tradition coranique qui fait du premier forgeron un prophète (Tubal-Caïn) oblige Mr. Sahar à une prière préliminaire. Il est conscient de participer au maintien et à la survie d'une culture. Enfant de Malacca, il a grandi bercé par la légende et les hauts-faits de Hang Tuah. Son rêve est d'être capable de reproduire le fameux kriss du célèbre guerrier : Taming Sari. Il devra attendre cependant, à ce jour il ne lui a pas été donné de porter les yeux sur les regalia du sultanat de Perak où dit-on, se trouve le kriss légendaire.    

 

Serge Jardin (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) mercredi 23 juillet 2014

Photos Tham Ze Hoe

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