Rencontrer un fabricant de kriss, sans aller à Java, où la tradition situe son origine, ni même au Kelantan, considéré comme le conservatoire de l'artisanat malais est une véritable gageure. En découvrir un tout près de Malacca est une chance, un hasard inespéré. Le kriss, peut-être plus que tout autre objet, est à lui seul un résumé de l'âme malaise. Né de l'eau et du feu, aux origines mystérieuses, tout à la fois arme meurtrière et ?uvre d'art, femme et homme, chargé de pouvoirs magiques, porteurs de légendes, craint autant que respecté, voici le kriss.
?Le kriss malais, la seule arme vraiment belle, nonchalante comme son maître, mais ferme aussi, bien en main et qui appelle des désastres, faite pour pagayer dans les corps d'une foule? - Henri Michaux (Un barbare en Asie, 1933)
S'il ne nous avait pas donné rendez-vous au bord de la vieille route fédérale n°5 qui longe toute la côte ouest de la péninsule, et que l'on fréquente aujourd'hui plutôt pour se rendre dans les petits villages de pêcheurs pour aller manger des fruits de mer ou ikan bakar (poisson grillé), nous n'aurions sans doute jamais trouvé Mr. Sahar bin haji Jiman. Il faut s'enfoncer dans la zone marécageuse aujourd'hui couverte de plantations de palmiers à huile pour arriver à Kampung Paya Tanjung. L'originalité de ce village est d'être essentiellement peuplé de javanais, qui est la langue que les habitants parlent encore aujourd'hui entre eux. Ce n'est sûrement pas un hasard si on y fait la rencontre de l'un des derniers pandai besi (forgeron) martelant les lames de kriss. Au c?ur de l'île de Java se trouve une météorite, sacrée aujourd'hui, dont le fer céleste est à l'origine des pouvoirs magiques du kriss. C'est le grand-père, aujourd'hui disparu qui est arrivé le premier, au début du vingtième siècle.
Une lame de kriss est faite d'un ou différents morceaux de fer pliés et repliés un certain nombre de fois et martelés jusqu'à donner à la surface de la lame ces motifs si particuliers, si recherchés. Mr. Sahar reconnait humblement, qu'après 25 ans, il n'est encore qu'un débutant, ses lames ne sont faites que de trois couches de fer. Les lames des grands maîtres javanais peuvent atteindre jusqu'à 21 couches ! Son rêve est d'aller faire un stage au pays de ses ancêtres. Parallèlement, le forgeron peut courber la lame pour lui donner sa forme ondulée. Ainsi la lame du kriss bugis qu'il travaille devant nous possède trois courbures. Mais contrairement à une croyance communément répandue une lame de kriss peut-être parfaitement droite. A l'occasion Mr. Sahar forge également des lames de kerambit (petite faucille), cette arme si redoutable entre les mains de la femme malaise qu'elle peut dissimuler dans ses cheveux.
Il lui faut environ une semaine pour réaliser un kriss. Le travail à la forge prend environ trois jours, auxquels il faut ajouter quatre jours à travailler le bois. Pour Mr. Sahar le kriss est profondément ancré dans la culture malaise. On lui prêtait autrefois des pouvoirs magiques et des pouvoirs médicinaux. Aujourd'hui ce n'est plus qu'un symbole, tout particulièrement un symbole de virilité. Il ne viendrait cependant à l'idée de personne d'utiliser le kriss comme un simple couteau. L'origine mystérieuse et la nature mythique du kriss, relayée par la tradition coranique qui fait du premier forgeron un prophète (Tubal-Caïn) oblige Mr. Sahar à une prière préliminaire. Il est conscient de participer au maintien et à la survie d'une culture. Enfant de Malacca, il a grandi bercé par la légende et les hauts-faits de Hang Tuah. Son rêve est d'être capable de reproduire le fameux kriss du célèbre guerrier : Taming Sari. Il devra attendre cependant, à ce jour il ne lui a pas été donné de porter les yeux sur les regalia du sultanat de Perak où dit-on, se trouve le kriss légendaire.
Serge Jardin (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) mercredi 23 juillet 2014
Photos Tham Ze Hoe
Abonnez-vous gratuitement à notre newsletter!
En préparation Malacca Style.
Tradition et modernité. A travers l'architecture, l'artisanat et les beaux-arts.
Une aventure à suivre sur Facebook.
Dans la même série :
PASSEURS D'HISTOIRE - Khairul Anuar Baharom, le maître sculpteur de Langkawi
PASSEURS D'HISTOIRE - Monsieur Chan fait de la résistance
PASSEURS D'HISTOIRE - Md Salleh Dawam, le peintre de Langkawi
PASSEURS D'HISTOIRE - Les lanternes magiques de Monsieur Ang




