Édition internationale

ECO – Patrick Artus nous éclaire sur la crise actuelle

Écrit par Lepetitjournal Hong Kong
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

Patrick Artus, actuel Directeur des Etudes pour Natixis, est un économiste de renommée mondiale, spécialisé en économie internationale et epolitique monétaire. Il était vendredi 30 septembre le prestigieux invité de La Chambre de Commerce Française à Hong Kong pour nous éclairer sur la crise actuelle

Spécialiste français en économie internationale et en politique monétaire, Patrick Artus cumule plusieurs fonctions et publie de nombreux ouvrages. Il est ainsi professeur à l'école polytechnique et professeur associé à l'université Paris I Panthéon Sorbonne. Il est également membre du conseil d'analyse économique, du cercle des économistes et de la Commission économique de la nation. Parallèlement, il est directeur de la recherche et des études pour Natixis. Le Nouvel Economiste le désigne meilleur économiste de l'année en 1996.

Rien de tel lors d'une période économique assez trouble, propice à toutes les rumeurs, simplifications ou exagérations que d'écouter les propos d'un spécialiste à l'écart de la langue de bois des hommes politiques et des propos alarmistes et superlatifs des medias. LePetitJournal.com n'aurait pas la prétention de vous exposer une analyse économique. Notre objectif est de vous retranscrire quelques remarques objectives, étayées et pragmatiques de Patrick Artus sur la crise européenne et américaine ainsi que sur la situation en Chine. Pour combattre les idées reçues mais aussi dire la vérité sur la situation.

Aux Etats-Unis et en Europe : des voyants inquiétants mais des situations disparates
Pour au moins deux ans, Patrick Artus considère que les indicateurs sont au rouge aux Etats-Unis et sur le vieux continent. Pour une raison simple : la dette publique est trop élevée. Aux Etats-Unis, la croissance a besoin notamment d'un regain de l'immobilier pour repartir. Les prix de l'immobilier sont actuellement très bas et une étude montre que cela fait des années que les Américains n'ont considéré la situation aussi avantageuse pour acheter. Mais ils n'achètent pas ! Pourquoi ? Tout simplement parce qu'ils misent sur une continuation de la chute des prix. Le phénomène classique de vouloir acheter au plus bas. La problématique est que cela bloque en partie la reprise de la croissance. Patrick Artus préconise donc une solution quasi indolore pour le gouvernement américain : proposer des prêts immobiliers à des taux d'intérêts assez bas pour inciter la reprise de l'investissement. En Europe, même si les phénomènes sont différents, la situation n'est guère meilleure. Seule l'Allemagne permet de cacher une dette publique moyenne également très élevée.

Mais les situations sont également très disparates. Des pays comme l'Irlande ou l'Espagne dont les taux d'endettement sont encore très élevés connaissent une situation moins inquiétante qu'il n'y paraît. L'économie irlandaise a redémarré très fortement récemment et les exportations espagnoles, notamment grâce à une meilleure productivité de son industrie sont en net progrès. Certes le chômage est présent mais ce regain économique pourrait redonner confiance aux marchés et permettre à nouveau à ses pays de s'autofinancer beaucoup plus facilement. Ce qui entrainera ensuite un cercle vertueux d'une baisse de la dette publique puisque des politiques de rigueur sont menées actuellement.

La Grèce qui est au c?ur de tous les débats en ce moment détient une dette publique équivalente à 170% de son produit intérieur brut. Et ce chiffre continue de croître. Il est donc impossible qu'elle ne se retrouve pas en défaut de paiement. Jusqu'ici les pays européens la soutiennent en échange de mesures de rigueur drastiques mais tardives, mais cette politique de solidarité cache une stratégie un peu plus complexe. En effet l'Italie est également dans une situation alarmante et autant la Grèce ne représente pas un danger en soi pour l'économie européenne, autant la chute de l'économie italienne aurait des répercussions graves. La politique actuelle des gouvernants européens consiste donc à gagner du temps pour éviter qu'un défaut de paiement de la Grèce n'engendre le même phénomène en Italie, créant alors possiblement un effet domino. La restructuration de la dette grecque devra se faire mais l'Europe espère que la politique de rigueur menée en Italie (et dans d'autres pays) aura alors fait son effet et permettra au pays de mieux résister. Deux risques d'explosion par conséquent : L'Italie qui n'arrive pas à réduire rapidement sa dette ou une révolution du peuple en Grèce. Ce dernier cas de figure n'est pas à exclure. La défiance vis-à-vis des politiciens n'y a jamais été aussi grande : seulement 24% des Grecs font confiance à un parti politique.

Enfin, Patrick Artus a tenu à rappeler pourquoi les Allemands n'étaient pas prêts à déclencher la planche à billets, via des Eurobunds par exemple. Déjà parce que le procédé existe sans qu'on en parle. La BCE prête des sommes très importantes aux pays endettés. Et puis pour un principe de base qui n'avait pas été respecté aux Etats-Unis et avait enclenché la crise des subprimes : "Quand on emprunte trop, la solution n'est pas d'emprunter plus à un autre créditeur. L'unique solution est de serrer au maximum ses dépenses pour rembourser progressivement sa dette".

En Chine, quelques inquiétudes pour le moyen terme mais une situation globale nettement plus positive
Certains analystes annoncent un fort impact de la baisse de la consommation mondiale sur les exportations asiatiques. Mais contrairement à certaines idées reçues, l'Asie exporte majoritairement en vase clos à l'image des Etats-Unis qui produit majoritairement pour son propre marché. Aujourd'hui seulement 14% de la production asiatique s'exporte hors de ses frontières. Une baisse de 5% de la consommation hors Asie aurait donc "seulement" un impact de 0,7% sur ses ventes. Pour la Chine, le phénomène est le même. Les risques souvent annoncés sont ceux d'une inflation forte mais en période de très forte croissance, une inflation élevée est justifiée, le monde occidental connaissait le même phénomène durant les 30 glorieuses. La Chine semble avoir stabiliser son inflation à environ 6% (chiffres officieux plus proches de 10%). La croissance dans la zone Asie avoisinera les 4% en 2011 et devrait avoir des chiffres très proches en 2012, on est donc très loin de la crise. Mais d'autres défis sont à venir : La dette des municipalités locales qui s'élève à 25% du PIB. Cependant avec les réserves que possèdent les banques centrales, elles pourront s'il le faut injecter de l'argent dans les banques locales. La convertibilité du Yuan : réclamé à corps et à cris par les Américains et Européens qui estiment que la monnaie chinoise est fortement sous-évaluée. Elle n'interviendra probablement pas en 2015 comme on a pu l'entendre. Tout l'argent thésaurisé par les Chinois (70% de leur richesse pour des taux avoisinant les 20% aux Etats-Unis ou en Europe) risquerait en effet de partir à l'étranger. C'est donc encore trop tôt pour le gouvernement chinois qui effectuera en revanche probablement une réévaluation non pas pour faire plaisir à ses concurrents mais pour mieux contrôler l'inflation. L'économie chinoise est en pleine mutation : d'une industrie de main d'?uvre, elle est en train d'évoluer vers une industrie à plus forte valeur ajoutée. Le textile se délocalise par exemple vers le Bangladesh ou le Pakistan. Mais cette reconversion s'accompagne d'une forte augmentation des salaires : heureuse bien sûr pour le niveau de vie des employés et car elle permettra de ralentir les migrations vers le Sud et les zones spéciales ; dangereuse aussi car la Chine va perdre rapidement ses avantages compétitifs, raison de plus de contrôler l'appréciation de sa monnaie.

Une nouvelle crise bancaire ?
Certes le risque existe bien même si les indicateurs ne sont pas pour l'instant aux mêmes niveaux qu'en 2008. Les situations dangereuses existent lorsque les banques ne peuvent plus fournir de prêts à long terme, celles-ci ne pouvant trouver d'investisseurs pour acheter ou garantir ces prêts à leur tour à des taux assez faibles. Or, comme l'explique Patrick Artus, toute l'économie repose là-dessus : si Air France veut acheter des avions, elle a besoin d'obtenir ces prêts long terme auprès des banques. Si celles-ci ne trouvent pas les fonds/garanties, les contrats se trouvent bloqués et par jeu de dominos le reste de l'économie. La différence avec 2008 : les gouvernements sont alertés sur ce risque et seront plus prompts à intervenir pour soutenir ces investissements si nécessaire, encore faut-il qu'ils le veulent et qu'ils le puissent.

Eric Ollivier (www.lepetitjournal.com/hongkong.html), lundi 3 octobre 2011

Merci à la Chambre de Commerce Française à Hong Kong pour l'organisation de cette conférence, à Natixis et à Patrick Artus, actuel Directeur de la recherche et des études économiques chez Natixis.

A lire aussi : HSBC va supprimer 3.000 emplois à Hong Kong

lpj 20
Publié le 3 octobre 2011, mis à jour le 14 novembre 2012
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