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SUZIE WONG - Après l'analyse du livre, celle des films

Écrit par Lepetitjournal Hong Kong
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 22 avril 2014

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Si Le Monde de Suzie Wong fit l'unanimité en Occident, donnant naissance aussi bien à une adaptation cinématographique (tournée à Hong Kong même) qu'à des adaptations théâtrales, les réactions furent bien moins enthousiastes du côté de la colonie britannique. Les critiques locaux de l'époque se concentrèrent sur la description faite de l'héroïne du livre, l'emblématique Suzie Wong, accusée de colporter une image rétrograde, hautement sexuée et fantasmée de la femme asiatique. Plus généralement, la manière dont était représentée Hong Kong était également l'objet de nombreux commentaires désapprobateurs. Certains voyaient même dans l'?uvre de Richard Mason des relents racistes.

 

Le Monde de Suzie Wong, 1960

Il est indéniable que Le Monde de Suzie Wong contient une bonne part de fantasme, emblématique d'une certaine vision occidentale de la Chine connue sous le nom d'orientalisme (1). Lorsqu'il évoquait son héroïne, Richard Mason, qui n'était jamais retourné à Hong Kong après la sortie du film adapté de son roman en 1960, déclarait : "Les femmes chinoises sont merveilleusement féminines, je les trouvais et les trouve toujours très féminines comparées aux femmes occidentales. Avec l'accroissement des interactions entre Orient et Occident, les femmes asiatiques vont perdre une part de cette féminité et c'est bien triste" (2).

Cette déclaration de l'auteur illustre une fois de plus si l'en était besoin que le roman de Richard Mason plonge dans la pure mythologie, celle de la femme asiatique et son hyper-sensualité qui s'incarne là dans une prostituée au grand c?ur, toujours vêtue d'un cheongsam largement fendu mais aussi celle de l'homme occidental sauveur. Si le personnage de Suzie est en effet très stéréotypé, celui de Robert Lormax, le personnage masculin n'est pas moins caricatural. Il s'agit là en effet ni plus ni moins d'une version à la fois moderne et exotique du prince charmant, du preux chevalier dans son armure brillante délivrant sa maîtresse, mélange de bergère et de souillon, d'une vie misérable et honteuse, indigne de sa beauté et de son coeur.

Les clichés orientalistes colorent également dans le roman la description qui est faite de Hong Kong. Outre les personnages eux-mêmes, les critiques hongkongais pointèrent également du doigt à la sortie du roman la représentation très occidentalisée de la ville, enfermée dans l'image exotique d'un port au parfum d'aventure. Leurs reproches portaient essentiellement sur la facette chinoise de Hong Kong, présentée comme un environnement chaotique et franchement sordide. Le Monde de Suzie Wong trahit en effet une représentation anglo-saxonne, binaire de la colonie britannique qui dans les années 1950, était devenue une base arrière de l'armée américaine, le lieu de repos et de plaisir de nombreux marins en service dans le Pacifique. Beaucoup d'Occidentaux ne connaissaient à cette époque de Hong Kong que les quartiers touristiques et anglicisés dont Wan Chai était le point central, c'est-à-dire une partie de la ville qui dès les débuts de la colonie avait été conçue pour leur récréation. Le gouvernement britannique avait en effet très vite séparé les lieux de prostitution destinés aux Chinois à l'ouest, et ceux réservés aux Occidentaux, à l'est. En 1950, en dépit de l'abandon du système des maisons closes en 1932, le quartier de Wan Chai était resté quasiment dans son jus d'avant-guerre. Pour ces touristes, tout comme pour le héros et narrateur du roman, Richard Lomax, il existait donc d'un côté un Hong Kong occidentalisé, sécurisé et à même de les satisfaire, et de l'autre un Hong Kong chinois, pauvre et quasi-barbare.

La véhémence des critiques locaux envers l'?uvre de Richard Mason tenait sans doute au fait que Hong Kong était alors encore bien peu connue du monde occidental. Nombreux étaient alors ceux qui pensaient qu'il s'agissait d'une possession japonaise ! Les Hongkongais craignaient probablement que le public étranger ne prenne à la lettre l'image parcellaire et orientée de la ville et des ses habitants donnée par Le Monde de Suzie Wong. Il est cependant difficile de déterminer si l'impact du roman fut plus négatif (enfermant la ville dans une image décadente et reculée) que

positif (nourrissant la curiosité du public envers la ville, ses habitants et sa culture) pour l'ex-colonie quand on voit à quel point l'?uvre est mise en avant dans les guides touristiques à travers le monde. A ce titre, on notera que, si les critiques locaux contemporains demeurent peu enthousiastes envers Le Monde de Suzie Wong, ils proposent des analyses de l'?uvre plus mesurées que celles unanimement désapprobatrices de leurs prédécesseurs.

My Name Ain't Suzie, 1985

Suzie Wong est morte, vive Suzie Wong ! Les nombreuses critiques faites à l'?uvre de Richard Mason par l'intelligentsia hongkongaise ne trouvèrent leur concrétisation artistique qu'une trentaine d'années plus tard, dans un film réalisé en 1985 par une réalisatrice issue de la nouvelle vague locale, Angela Chan. Son titre annonce clairement la couleur : My Name Ain't Suzie. Produit par les Shaw Brothers, le long métrage se déroule en 1958, soit à la même période que celle du livre de Richard Mason, et suit le parcours de la jeune Shui Mei (Patricia Ha), une fille de pêcheurs qui travaille comme prostituée dans un bar de Wan Chai. Entre deux clients (essentiellement des marins étrangers), elle s'amourache de Jimmy (Anthony Wong), un métis orphelin un peu mauvais garçon. Ses sentiments l'amènent à s'opposer à la patronne du bar qui considère Jimmy comme sa propriété exclusive. Contrainte de quitter le club et vite oubliée par son amant, la jeune femme doit poursuivre son difficile métier dans le cadre d'un Wan Chai en pleine évolution.

En se concentrant sur le personnage de la prostituée à la place de celui du client, My Name Ain't Suzie propose à la fois un portait de femme plus fouillée et une description du Wan Chai de la prostitution bien plus complète et complexe que son anti-modèle. Les rapports avec les hommes étrangers sont un mélange contradictoire de séduction et de répulsion d'où l'argent émerge comme le seul authentique mode de communication. Ceux-ci ne sont pas décrits comme d'éventuels amoureux mais bien comme des clients à satisfaire. De même, le personnage de Shui Mei n'est ni une "vierge de c?ur", comme Suzie Wong, ni une mante religieuse. Elle se laisse davantage porter par les événements et essaye d'en tirer le meilleur parti, que ce soit sentimentalement ou financièrement. A travers ce portrait, Chan retranscrit avec plus de justesse que l'?uvre de Mason ce qu'était la vie d'une prostituée chinoise dans le Wan Chai des années 1950. Mais, par ce renversement d'approche, My Name Ain't Suzie s'oppose moins au Monde de Suzie Wong qu'il ne le complète. Chaque ?uvre adopte un point de vue opposé, celui extérieur de l'étranger, Robert Lomax qui n'appréhende que partiellement ce qu'il côtoie et celui intérieur d'une travailleuse locale, Shui Mei, qui a tout vu et tout vécu. A se demander ce qu'il serait advenu si ces deux là s'étaient rencontrés?

Etrangement, le film d'Angela Chan est le seul long métrage à avoir réagi directement à l'?uvre de Richard Mason. Pourquoi d'autres artistes locaux ne se sont ils pas engouffrés dans la brèche ? Probablement parce que Le Monde de Suzie Wong, qu'il s'agisse du roman ou de son adaptation cinématographique, est essentiellement une ?uvre destinée à l'Occident. Le Hong Kong qu'il décrit n'est pas celui dans lequel évoluait la majorité de la population chinoise des années 1950. Pour cette dernière d'ailleurs, les prostituées qui se commettaient avec les Occidentaux étaient les moins respectables qui soient. C'est pourquoi littérature et cinéma locaux ne se sont que très peu intéressés à leur sort, leur préférant des personnages évoluant dans un environnement 100% chinois et mettant en avant les valeurs familiales, perpétuant ainsi une tradition remontant au cinéma de Shanghai des années 1920.

My Name Ain't Suzie, 1985

Le fait que les prostituées chinoises de Wan Chai aient été peu à peu remplacées par des jeunes femmes venues d'Asie du Sud-est n'a certainement pas aidé à ce que les artistes hongkongais se penchent sur ce quartier interlope par la suite. Aujourd'hui, l'implication chinoise y est minime. Quelques patrons de bars/boites de nuit, quelques souteneurs par-ci par là et une armée de chauffeurs de taxi, c'est à peu près tout ce qu'il reste de chinois dans le Wan Chai de la nuit. Suivant cette évolution, le cinéma local s'est davantage concentré sur les clubs de Tsim Sha Tsui East ou sur les conséquences de l'influx de travailleuses du sexe en provenance de Chine continentale.

La volonté de réagir à l'impact de l'?uvre de Mason est cependant toujours présente chez quelques personnalités du monde artistique local. Ainsi, l'actrice Crystal Kwok a longtemps travaillé sur un projet de long métrage du nom de Suzie Wong is Dead. Tout un programme ! Le récit qu'envisageait l'actrice voyait un jeune Européen arriver à Hong Kong pour y trouver la fiancée asiatique de ses rêves. Bien sûr, la réalité locale aurait bien eu vite raison de l'image fantasmée qu'il en avait. Il est particulièrement intéressant de relever qu'un tel projet est l'?uvre d'une actrice sino-américaine, une double culture qui la rend sans doute plus sensible à l'image véhiculée par Suzie Wong à travers le monde.

(1) Voir L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Edward Said, 1978.
(2) After Suzie Sex in South China, Kate Whitehead et Nury Vittachi, p39

Arnaud Lanuque (www.lepetitjournal.com/hong-kong) reprise du mercredi 17 août 2011

Spécialiste du cinéma Chinois et de la culture Hong Kongaise, Arnaud Lanuque est le co-auteur du livre Les Actrices Chinoises et un des rédacteurs du site www.hkcinemagic.com.

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lpj 20
Publié le 21 avril 2014, mis à jour le 22 avril 2014
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