LA BELETTE LITTÉRAIRE – "Ru", le voyage d’une femme à travers le désordre des souvenirs

Par Lepetitjournal Ho Chi Minh Ville | Publié le 18/08/2016 à 22:00 | Mis à jour le 15/08/2016 à 08:22

Retrouvez désormais tous les mois les critiques de livres de la Belette littéraire! Aujourd'hui, on vous fait découvrir Ru, un très beau récit de Kim Thúy, une écrivaine qui a quitté le Vietnam pour s'exiler au Québec en tant que boat people à l'âge de 10 ans, et qui nous fait voyager dans ses souvenirs.

En français ru signifie « petit ruisseau » et au figuré « écoulement (de larmes, de sang, d'argent) ». En vietnamien ru signifie « berceuse ».

Une femme voyage à travers le désordre des souvenirs, souvenirs tantôt légers et drôles, tantôt graves et douloureux : sans ordre chronologique, elle passe de son enfance dorée à Saïgon dans une grande famille régie par une grand-mère experte en diamants, avec l'émouvante Tante Sept et Oncle Deux le séducteur, à la fuite dans le ventre d'un bateau, aux cloaques puants et couverts de mouches des camps de réfugiés en Malaisie, à l'arrivée dans la neige au Québec.

Des petits textes très courts, comme des instantanés, évoquent des moments d'émotion, son enfant autiste, des sensations provoquées par des couleurs, des parfums, des saveurs, une odeur d'assouplissant, des bols bleus cerclés d'anneaux d'argent, le banc de bois des vendeuses de soupe des rues, les soutien-gorge filtres à café : un groupe de jeunes communistes du Nord vient réquisitionner la maison familiale, ils en font l'inventaire et l'un d'eux se demande pourquoi une armoire est remplie de filtres à cafés. Ils ressemblent aux filtres à café utilisés par sa mère, faits de tissu cousu autour d'un anneau de métal. En fait ce sont des soutiens-gorges, le jeune ne sait pas que ce genre de vêtement peut exister.

Il y a aussi l'image et le son de ces nuits dans le camp de réfugiés, quand il pleut et que petits et grands recueillent chacun l'eau de pluie dans des boîtes de conserve pour éviter l'inondation de la cabane.
Elle se souvient de personnes qui ont traversé sa vie et qui l'ont enrichie, les femmes vietnamiennes courbées sous leur chapeau conique, celles portant la robe traditionnelle (ao dai) découvrant un troublant triangle de peau, Jeanne la fée québécoise en collant et maillot rose.

Elle évoque des souvenirs sentimentaux, des moments d'émotion, elle nous raconte ses enfants, comment son passé a eu une grande influence sur la relation qu'elle a avec eux, et particulièrement avec son enfant autiste, et se rappelle que la signification du verbe aimer n'est pas universelle et qu'au Vietnam on ne peut pas aimer tout court, aimer sans sa tête : « l'amour vient de la tête et non pas du c?ur ».

Ce récit est un émouvant patchwork ponctué d'incidents tragi-comiques, les fragments d'une vie partagée entre deux pays, deux continents, deux manières de vivre, deux visions du monde, deux traditions ancestrales.

L'auteur Kim Thúy est née à Saïgon en 1968, elle a quitté le Vietnam comme boat-people avec ses parents à l'âge de dix ans. Arrivée au Québec en tant que réfugiée vietnamienne elle vit à Montréal depuis une trentaine d'années. Après avoir fait toutes sortes de métiers, couturière, interprète, traductrice, avocate, restauratrice, elle se lance en 2009 dans l'écriture (en français) de son premier roman Ru. Elle a écrit d'autres livres depuis, Ru est celui que je préfère.

 

 

 

 

La Belette littéraire (lepetitjournal.com/Hochiminhville) 19 Août 2016

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