

Isabelle Cohen est la première secrétaire de la chancellerie politique de l'ambassade de France depuis un an et demi. Alors que les élections viennent de se terminer et que le futur gouvernement reste encore incertain, elle nous présente les missions de la chancellerie politique.
Avant de revenir aux élections, quel est le rôle au quotidien de la chancellerie politique ?
La chancellerie, c'est déjà l'équipe resserrée de l'ambassadeur donc on lui prépare des éléments quand il en a besoin. Le c?ur de l'activité diplomatique ici en Irlande ?car nous sommes une ambassade bilatérale- est le suivi des relations politiques entre les deux pays. Ces relations s'expriment par des visites de part et d'autre, entre ministre. On a eu de nombreuses visites l'an dernier avec en point culminant, la visite du Premier Ministre Manuel Valls.
Quand vous dîtes « on prépare des éléments », de quoi s'agit-il concrètement ?
Quand Manuel Valls est venu par exemple, tous les services ont été mis à contribution pour proposer des sujets, trouver une idée de programme, voir quelles personnes il serait intéressant de lui faire rencontrer et les sujets important à aborder. On prépare des notes pour informer le ministre sur les personnes qu'il va rencontrer (qui elles sont, ce qu'elles font, pourquoi on juge intéressant de les rencontrer). Nous on est au plus proche, donc on connaît mieux les gens que nos collègues à Paris. On identifie des sujets et les points qu'une intervention du ministre peut permettre de faire avancer ou de débloquer le cas échéant
Et en quoi consiste votre travail de première secrétaire ?
Mon travail est de suivre au quotidien l'actualité politique et sociale de l'Irlande et sa politique extérieure. L'idée c'est d'être à l'écoute de ce qui se passe dans le pays, de rencontrer des personnes, de se faire un réseau. Et puis je rends compte à Paris par le biais de notes. C'est aussi expliquer aux Irlandais ce qui se passe en France quand ils nous posent des questions, se faire la voix de la France pour expliquer les réformes qu'on met en ?uvre.
Qu'est ce qui est différent pour vous en temps d'élection ?
Ce n'est pas tellement différent en fait, c'est vraiment dans la continuité de ce que l'on fait au fil de l'eau. On prépare les élections depuis quelques mois déjà. Personnellement, je me suis rendue aux conventions des différents partis pour essayer de rencontrer des gens, voir un peu les sujets qui sont évoqués, les personnes intéressées par la France... On a un rôle d'observateur, on ne doit pas prendre position ni s'immiscer dans les affaires intérieures du pays, cela serait tout à fait inapproprié.
Comment est-ce qu'on prépare une élection ?
On prépare des notes en amont sur les différents acteurs pour les présenter, pour qu'à Paris on comprenne de quoi il s'agit. Ici, la polarisation de la vie politique est différente de la polarisation de la vie politique française donc les partis Fianna Fáil ou Fine Gael pour un Français qui ne connaît pas la vie politique de l'Irlande, ce n'est pas très clair. Il faut remettre en contexte, expliquer pourquoi une coalition entre les deux n'est pas forcément naturelle. Ce sont des partis historiquement opposés. Moi j'ai fait des notes pour l'instant pour dresser un panorama des forces en présence. Et puis donner les résultats très concrètement pour que le Ministre puisse savoir que ses interlocuteurs vont peut-être changer.
Vous avez donc dressé des notes sur chaque parti ?
J'ai fait des notes sur les principaux partis. Je suis allée aux conventions du Fine Gael, du Fianna Fáil, du Labour et j'ai fait des comptes-rendus. J'aimerais bien faire une note aussi sur l'Anti-Austerity Alliance parce que c'est une force qui est assez importante et qui a remporté quelques sièges. C'est intéressant de creuser pour voir qui sont ces personnes.
On évoquait tout à l'heure la bipolarisation politique différente entre la France et l'Irlande. De manière générale, le système politique irlandais est-il difficile à comprendre pour les Français ?
Le plus difficile à faire comprendre, c'est de ne pas pouvoir envoyer les résultats dès lundi matin ! Mais comprendre le système est aussi l'autre pan de mon travail. Je me suis plongée dans le mode de scrutin irlandais (le scrutin à vote unique transférable) et les transferts de surplus par exemple. Il a fallu expliquer le système à mes collègues, à l'ambassadeur et à Paris. On a refait une note hier avec les résultats définitifs. C'est un système complexe mais vraiment intéressant une fois qu'on a compris. C'est assez démocratique finalement, les gens ont vraiment le fin et dernier mot sur les personnes qui vont les représenter au Parlement.
Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Ce qui est intéressant, c'est que les électeurs ont une liste de candidats et les classent. Il y a certaines circonscriptions où il avait jusqu'à 21 candidats à classer ! Le vote est très personnel en fait. Le système permet à l'électeur de s'émanciper d'un classement des candidats par leurs partis. Mais par contre, c'est sûr que c'est un mode de scrutin un peu long à dépouiller.
?'?pour la première fois, les Irlandais sont sortis massivement dans les rues''
Pour l'instant, la piste d'une coalition entre le Fine Gael et le Fianna Fáil ne paraît pas être à l'ordre du jour. Est-ce que vous aviez envisagé cette instabilité politique ?
On essaie d'anticiper des inflexions. Là les sondages montraient que c'était assez incertain. Donc je l'avais signalé. Mais c'est toujours difficile de faire des prévisions. Par exemple, la Water Charge est un sujet dont on a parlé à Paris parce que, pour la première fois, les Irlandais sont sortis massivement dans les rues. Pour un Français, cela peut paraître anecdotique mais ici cela ne l'est pas du tout.
Qu'avez-vous expliqué à Paris sur le résultat des élections ?
Le Fianna Fáil et le Fine Gael représentaient 85% des votes dans les années 1980. Aujourd'hui on doit être à 49.5%. On n'a plus un système avec deux partis qui dominent la vie politique irlandaise, on a maintenant un système un peu multipolaire avec plusieurs autres forces. Donc déjà, il faut expliquer que l'on risque d'avoir soit un gouvernement de coalition, soit un gouvernement qui n'aura pas de majorité pour gouverner. Il faut aussi expliquer les prochaines étapes : la semaine prochaine, il y aura la première réunion de l'Assemblée nationale (ndlr : jeudi 10 mars)* où on élit le Président de l'Assemblée. Pour la première fois, il sera élu à bulletin secret. Ensuite, l'élection du Premier Ministre, et avec ce qui se passe si aucun Premier Ministre n'obtient la majorité?
J'ai mentionné aussi que le Labour Party avait réussi à obtenir un septième siège. C'est important parce que ça veut dire qu'ils ont un groupe parlementaire. Donc ils conservent un droit de parole à l'Assemblée nationale.
Est-ce qu'il y avait un véritable enjeu pour la France de voir tel ou tel parti au gouvernement ?
Effectivement, si on travaille sur un sujet avec un parti et qu'après ce parti n'est pas réélu, ça peut remettre en question des dossiers. Là pour le coup, ce n'est pas forcément le cas en Irlande. Il y a un certain nombre de dossiers sur lesquels on est en phase, notamment au niveau européen. Mais ce sera intéressant, quand le gouvernement sera choisi et si ce n'est pas un gouvernement Fine Gael, de voir s'il y a des sujets sur lesquels il se positionne un peu différemment des gouvernements précédents.
Est-ce que le risque d'instabilité politique représente un problème pour l'Hexagone ?
Il y a un rééquilibrage des forces entre centre droit et centre gauche. Mais l'équilibre reste au centre donc en termes d'inflexion ou de stabilité, je ne crois pas que l'Irlande soit un pays dont la stabilité soit à craindre pour les mois à venir. Mais dès lors qu'on a des forces avec un poids similaire, il va falloir que les partis se parlent entre eux.
Pour finir, quelles sont vos prochaines missions pour les semaines à venir ?
En ce moment, on met à jour nos dossiers. Dès qu'un gouvernement aura été constitué, il faut qu'on envoie des lettres de félicitations et qu'on fasse des notes sur les nouveaux membres. Il faut aussi qu'on sache si les départements ministériels vont bouger ou pas. Il faut que je reste vigilante dans les prochaines semaines.
Tiphanie Naud (www.lepetitjournal.com/dublin) Mercredi 9 mars
*Interview réalisée la semaine du 2 mars







