

Avant-hier soir, 22 mars 2016, il fallait le discours de Vital Rambaud, directeur des études littéraires à la Sorbonne Abu Dhabi, pour souligner l'héritage que nous a laissé Molière à des kilomètres et à des années de son pays d'origine. Qui mieux que l'auteur du Médecin malgré lui pouvait en effet rappeler l'importance que les Français accordent au rire, à la bonne humeur, à la pétulance du langage, et finalement, au vin, aux femmes, aux plaisirs simples du quotidien ? En faisant le lien, très astucieusement, entre les adeptes de Molière et ceux de Tintin, entre ce même public qui aime la vie, qu'il soit français ou belge, entre l'Europe et les Emirats, nation tolérante et ouverte pour qui la Sorbonne est chargée d'établir des ponts entre les civilisations, Vital Rambaud a exprimé ce que le public ressentait, en ce jour endeuillé par les bombes des terroristes jetées sur Bruxelles.
Il faut continuer à s'adonner au rire et les acteurs de la compagnie Kapo Komica invités par « Culture Emulsion » en partenariat avec l'Alliance Française nous ont donné aussi une belle leçon de vie. Par toutes les fibres de leurs corps, ils l'ont distillé, ce rire? Jeux de mains, jeux de vilains : autant de gestes chargés d'humeur grivoise pour ce Sganarelle fort soucieux de toucher, de jauger l'anatomie féminine. Acrobaties, cris, éructations, grognements, coups de bâtons : tout un arsenal de vieilles ficelles qui renouvellent sans cesse la magie du théâtre, dans une mise en scène bien relevée ! Ajoutez à cela la langue de Molière, celle dont il use pour la farce, et vous aurez une idée du dynamisme qui teinte cette représentation! Des personnages « forts en gueule », les fautes de langue accrochées à leurs basques, font saillir les mots, à défaut d'effectuer ces tristement célèbres saignées que Molière détestait. « J'vous demandons excuse », lance l'un. Un autre s'impatiente : « Madame la nourrice, comme vous dégoisez! ».Le médecin, tout préoccupé des charmes de cette dernière, finira par lui asséner un joli compliment: « votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme. »
Molière et les acteurs de la compagnie Kapo Komica qui lui emboîtent le pas, nous offrent là de quoi Jubiler à partir des mots, de quoi rire du langage imaginaire de la jeune muette, des déformations langagières et du parler paysan. Puis, tout ce petit monde s'attaque au raisonnement : celui du médecin, fantaisiste à souhait, qui use de formules creuses, de pseudo-citations volées à Hippocrate, et brasse tout en un grand mélange grotesque à souhait? Mais si Sganarelle emprunte le jargon de la médecine, il est très vite à court d'idées : "Pour revenir, donc, à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue, est causé par de certaines humeurs qu'entre nous autres, savants, nous appelons humeurs peccantes, peccantes, c'est-à-dire... humeurs peccantes: "
Cette jubilation obtenue sur scène par le mélange de tout un amalgame de mots venus d'univers différents est aussi proposée au spectateur via des clichés misogynes chers à notre culture populaire : « Qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette ? » s'offusque l'un des personnages. Un autre assène un drôle de proverbe: "et là où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute".
Le Médecin malgré lui, cette satire des médecins qui date du Grand Siècle, n'a pas pris une ride sous la houlette de cette compagnie qui prend plaisir à dépoussiérer Molière ! L'homme à la toilette, la poudre, le crachat, les gesticulations, les amoureux avides de baisers, le mari que l'on voudrait faire cocu, et la dive bouteille cachée dans le revers de la veste, présentée comme une potion médicamenteuse, toute cette panoplie d'attitudes, de gestes et d'accessoires fleure bon le théâtre, la bonne vieille tradition de la farce et les grosses ficelles du rire !
Tant mieux ! En ces temps de crise et de deuil, on en a besoin !
Clothilde MONAT (lepetitjournal.com/dubai) le 24 mars 2016







