À l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l'entrepreneure sociale Salomé Berlioux a dressé le portrait d'une France rurale encore trop invisible, où le genre se cumule aux obstacles sociaux et territoriaux. Une fracture mise en lumière par la crise des Gilets jaunes.


Dans le salon de musique de l'Ambassade de France à Copenhague, Salomé Berlioux raconte une réalité que peu connaissent : celle des femmes vivant dans les campagnes françaises. Le sujet pourrait sembler éloigné des préoccupations scandinaves. Pourtant, dès les premières minutes de son intervention, l'attention se fixe sur cette autre géographie française.
Depuis 2018, la question des fractures territoriales s'est imposée dans le débat public. Le mouvement des Gilets jaunes, suivi dans le monde entier, a révélé l'ampleur du malaise dans certaines régions éloignées des grandes métropoles. Derrière les ronds-points occupés et les gilets fluorescents, une " France périphérique " exprimait le sentiment d'être laissée à l'écart. La limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires a cristallisé cette incompréhension. « Pour beaucoup d'habitants des campagnes, le message était : nous sommes déjà loin de toutes les opportunités, et on nous demande encore de ralentir », résume Salomé Berlioux.
Originaire de l'Allier, au coeur de la diagonale du vide, la jeune femme connaît intimement ces réalités. Elle a creusé son sillon dans un territoire où les horizons semblent parfois plus étroits, non faute de talent, mais par manque de réseaux, d'information sur les études possibles, ou de mobilité.
Résultat : beaucoup de jeunes s'autocensurent. Comme cette bonne élève affamée de lecture qu'elle était, qui grandit à Lurcy-Lévis, village de 2.000 habitants, et découvrit l'existence de Sciences Po seulement trois mois avant le bac.
Dans Les Invisibles de la République paru au plus fort de la crise des Gilets jaunes, la passionaria des campagnes met en lumière ces dix millions de jeunes ruraux pour qui le lieu de vie détermine souvent les opportunités.
Si le genre crée l'inégalité, le territoire l'amplifie
" Les inégalités ne naissent pas dans la ruralité, mais elles y sont souvent renforcées ", explique-t-elle.
L'éloignement des services publics, la dépendance à la voiture ou la rareté des infrastructures compliquent le quotidien de ces femmes.
Les zones rurales abritent une femme sur trois... mais y survient près d'un féminicide sur deux. Un contraste saisissant, alors que ces territoires ne représentent qu'un appel sur quatre à la ligne d'urgence contre les violences conjugales. Les hommes n'y seraient pas plus violents qu'en ville. Mais porter plainte reste plus difficile dans ce terroir où l'anonymat est limité.
Pour l'ancienne chargée de mission à l'Élysée et plume de ministre, la question renvoie à une interrogation plus fondamentale : dans quelle mesure le lieu de vie doit-il encore déterminer la trajectoire ?
" Notre obsession chez Rura, c'est le choix », explique-t-elle. « Tout le monde a du potentiel, mais pas les mêmes conditions pour le réaliser. "
En 2016, elle fonde l'association Rura (ex-Chemins d'avenirs) pour lutter contre les fractures territoriales en pariant sur la jeunesse rurale. Depuis, ce sont déjà 16.000 jeunes accompagnés.

Faire évoluer les mentalités et les politiques publiques
" L'essence de l'entrepreneuriat social est d'avoir été tellement à la racine du problème que Rura n'aura plus besoin d'exister ", affirme-t-elle en souriant.
Pendant longtemps, les jeunes ruraux sont restés absents des grandes réflexions sur l'égalité des chances. Aujourd'hui, ils constituent une catégorie sociale à part entière. La décision d'autoriser le permis de conduire dès 17 ans appartient à ces mesures pensées pour eux, alors que beaucoup de Parisiens ne passent même pas le permis.
La France aime à se penser comme une société méritocratique, où travail et talent suffisent à gravir les échelons. Mais la réalité se révèle plus nuancée. " Je ne crois pas vraiment à la méritocratie », reconnaît Salomé Berlioux, qui affiche pourtant à son palmarès l'École normale supérieure, la Sorbonne et Sciences Po. « Quelques belles histoires comme la mienne donnent l'illusion que l'ascenseur social et géographique n'est pas bloqué mais ce n'est pas la réalité pour la majorité des jeunes. "
Si elle apprécie tant l'œuvre d'Annie Ernaux, c'est qu'elle y reconnaît sa propre histoire : la montée à Paris sans en maîtriser les codes. Cette distance sociale ressentie par les « transfuges de classe » est pour elle comparable à celle imposée par la géographie.
" Désinvisibiliser les invisibles "
Choisir ses études, sa carrière, son lieu de vie. Choisir aussi sa maternité. Dans La peau des pêches, publié en 2021, elle aborde le tabou de l'infertilité, un autre angle mort de nos sociétés.
" Le Danemark a mis en place des politiques ambitieuses en santé sexuelle, reproductive et d'accès à la PMA, dont l'expérience peut nourrir nos échanges ", souligne Christophe Parisot, ambassadeur de France auprès du royaume du Danemark, à l'initiative de sa venue.
Au fond, c'est une manie chez elle : rendre visibles des réalités vécues comme une injustice personnelle. Entrepreneuriat, livres, podcasts ou rapports ministériels, le fil rouge reste le même : le choix. Dans l'intimité des salons feutrés du palais Thott, Salomé Berlioux confie se raccrocher aux mots de Madame de La Fayette : une femme ne devrait jamais oublier " ce qu'elle se doit à elle-même ". Une maxime qui constitue pour la transfuge une véritable colonne vertébrale morale.
" On célèbre des avancées féministes, mais beaucoup ne ruissellent pas vers les territoires ruraux ", conclue-t-elle. Dans la capitale scandinave, l'audience découvre une réalité française encore largement invisible, et prend la mesure des contraintes qui pèsent sur les femmes rurales, parfois plus lourdement que dans les pays nordiques.
Pour écouter l'intégralité de l'interview de Salomé Berlioux, rendez-vous sur le podcast Lumière du Nord (sur Apple ou Spotify)
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