Édition internationale

LE GENIE DE LA LANGUE - Perdons-nous notre sens des nuances ?

Écrit par Lepetitjournal Cologne
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

 



Le  langage de l'âme ou des sentiments emprunte souvent ses mots à la peinture. La "nuance" -  mot qui ne se traduit pas facilement dans beaucoup d'autres langues - ne reflète-t-elle pas une tournure d'esprit précieuse et bien française qui aurait tendance à ... s'estomper ?

Die Nuance, the nuance ... bien sûr le mot peut aussi se traduire en allemand ou en anglais  par d'autres images - sehr differenziert ou shade, immortalisé par le "Whiter Shade of Pale" chanté par les Procol Harum de nos années 68-70. Il n'en reste pas moins vrai que l'allemand comme l'anglais nous empruntent notre terme à nous. Les Espagnols parlent de mélange (matizado), les Italiens ont le très beau terme (pictural) de sfumatura.

Si celui de "nuance" est si riche, c'est que, pouvant indiquer aussi  un changement d'intensité musical, il convient parfaitement à la description subtile des caractères. Nuancer sa pensée,  c'est l'iriser de teintes diverses (le mot même a son origine dans les nues - nubes en latin), en moduler l'intensité dans le sens d'une harmonie profonde, la dégrader en zones pas toujours bien définies, en respectant le clair-obscur des sentiments.  

Camaïeu
Quant au camaïeu - variation de tons sur une même couleur, ainsi de l'indigo, du bleu pastel, du bleu roi ou du bleu vert pour le bleu - l'allemand comme l'anglais et même l'italien le traduisent par "monochrome" alors qu'il s'agirait plutôt d'une infinité de nuances à partir d'une seule couleur. Seul l'espagnol traduit par camafeo.  Le mot vient sans doute de l'arabe quama'd "bouton de fleur" : origine poétique non négligeable puisque le bouton fermé n'est encore que promesse indéterminée de la fleur.

Aujourd'hui, faisons-nous appel à la même palette, la coloration est-elle la même, les vieux couples conservent-ils leur patine ? Ne recourt-on pas aux clichés visuels et sonores, à l'interactivité immédiate, à la réaction nerveuse ? Tout ne se joue-t-il pas dans les rapports de domination, dans les contrastes du blanc et du noir sans zone intermédiaire, comme le montre le film récemment sorti sur la ségrégation raciale aux Etats-Unis,  paradoxalement intitulé  "La couleur des sentiments" ?

De quelques citations
Le peintre Gauguin nous l'a rappelé : "Rien n'est noir, rien n'est gris. Ce qui semble gris est un composé de nuances claires qu'un ?il exercé devine." Ne perdons donc pas ce qui fait de nous des hommes, comme le disait le Balzac de La Peau de Chagrin  ("Depuis la mollesse d'une éponge mouillée jusqu'à la dureté d'une pierre ponce, il y a des nuances infinies. Voilà l'homme").  Car  "tuer les nuances, c'est tuer la liberté, l'appétit de créer, l'amour, le bonheur. C'est déchirer la trame étincelante de la vie et la changer en haillon." (Paul Guth).

Oui, ne portons pas, comme croyait pouvoir s'y résigner  Cioran dans L'inconvénient d'être né, "le deuil de la nuance" dans la langue française qui se doit de la propager.

Elizabeth Antébi (www.lepetitjournal.com/cologne) Mardi 1er novembre 2011

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Publié le 1 novembre 2011, mis à jour le 14 novembre 2012
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