

« Le mot que tu retiens entre tes lèvres est ton esclave. Le mot que tu as dit est ton maître » : ce proverbe arabe correspond à notre expression « il vaut mieux tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler » ou au proverbe soufi « Si ce que tu as à dire est plus beau que le silence, dis-le ». Dans une civilisation de transmission écrite comme la nôtre, le mot a force de loi. Il est d'autant plus nécessaire de réfléchir à ceux que nous prononçons
Le « muttum » et le Logos
Pourtant, à l'origine, le mot, ce n'est pas terrible : il vient d'un verbe latin qui signifie littéralement « grommeler le son mu » (prononcé « mou »), qui a donné mutmut , le marmonnement indistinct, et même muttum ou grognement du porc ! Ce qui évoque la définition du Barbare pour le Grec ? celui qui bégaie des syllabes incompréhensibles « bar, bar, bar ».
Heureusement que ces même Grecs nous ont attribué la pratique du Logos, c'est-à-dire d'une « parole » distincte du « mot », ce qui n'est pas le cas de toutes les langues.
Sans succomber à la logomachie (argutie sur les mots) ou à la logorrhée (déluge de mots), nous conviendrons que le surgissement du dialogue est à l'origine du théâtre et de la démocratie et que c'est donc une belle invention.
La lettre et l'écrit
Or nos mots ne sont pas, comme dans certaines langues, des idéogrammes, représentations dessinées et codées de l'univers visible. Abstraits, ils dérivent de cet alphabet venu de Phénicie, c'est-à-dire du Liban, que les Grecs (toujours eux) ont doté de voyelles, pour que précisément il fleurisse plus doucement sur nos lèvres : « Les Grecs, plutôt bons danseurs, le retournèrent pour écrire de droite à gauche, lui donnèrent des formes plus nettes et y ajoutèrent les voyelles, ce que ne firent ni les Hébreux ni les Arabes qui puisèrent à la même source. » Ce qui fait de notre écriture « du phénicien avec un jupon grec et une robe latine »*.
Il nous fut, selon la légende, apporté par Cadmos, frère de la belle Europe, ravie par le roi des Dieux sous la forme d'un taureau blanc qui la transporta de Phénicie en Crête : elle se retrouve aujourd'hui sur les pièces de 2 Euros.
Et les lettres ? litterae ? nous ont donné entre autres choses notre beau mot de littérature.
Le mot et la chose
« Dieu dit ?"Que la Lumière soit" et la Lumière fut » : le mot peut donc créer la chose. Pouvoir extraordinaire, avec lequel jouent nos rhéteurs ? avocats ou hommes politiques. Le diable ne serait-il pas le singe de Dieu, comme disait Maître Eckhart ?
Mais le mot peut aussi se chanter d'un ton galant comme le fit si joliment, au XVIIIè siècle, un abbé injustement oublié, Gabriel-Charles de Lattaignant :
Madame quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose
On vous a dit souvent le mot
On vous a fait souvent la chose [?]
Et je gagerais que le mot
Vous plaît beaucoup moins que la chose [ ?]
Elizabeth Antébi (www.lepetitjournal.com/cologne) Mardi 24 mai 2011
*Olivier Germain-Thomas : « Un matin à Byblos ».
A relire : NOUVELLE RUBRIQUE - Le génie de la langue




