Édition internationale

LANGUES - Pierre Sommet, détective des mots

Écrit par Lepetitjournal Cologne
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 15 février 2017

 

Pierre Sommet a dirigé la section langues étrangères de la Volkshochschule de Krefeld pendant 34 ans. Disposant de la double nationalité franco-allemande, il revient dans ses deux ouvrages Madame Baguette und Monsieur Filou et Madame Coquette und Monsieur Galant sur les nombreux emprunts de la langue de Molière dans celle de Gœthe

Lepetitjournal.com Cologne : D'où vient cet amour de la langue et des mots ? Qu'est-ce qui a joué dans votre vie personnelle, indépendamment de votre binationalité, dans cet amour ?

Pierre Sommet : Un mot revêt à mes yeux un intérêt dans la mesure où il s'inscrit dans un contexte historique, culturel, socioculturel et aussi interculturel, car les mots sont de grands voyageurs, des migrants ignorant toute frontière. J'aime les mots parce qu'ils sont, comme l'a affirmé et prouvé Victor Hugo dans son célèbre poème Le Mot, des "êtres vivants". Les mots ont toujours des histoires intéressantes à nous raconter. Ce sont parfois des légendes amusantes et originales comme "Fisematenten", "Pumpernickel" et "Fisternöll", que j'ai écrit en partie en Kölsch, ce qui fera sourire nos amis colonais.

Comment vous est venue cette idée de partir à la chasse aux gallicismes ? Il y en a-t-il un qui vous a particulièrement marqué ?

C'était il y a dix ans lors d'un séjour à Berlin. Le divin hasard a voulu que je tombe sur l'ouvrage Französisch im Berliner Jargon par Ewald Harndt. J'ai lu ce berlinisme "totschick" – on écrit aujourd'hui "todschick" – sans pouvoir comprendre. Cet oxymore, ce rapprochement de deux mots qui semblent contradictoires, m'a fasciné. La mort n'est pas en soi quelque chose de chic, même s'il y a parfois, comme on dit, "de belles morts". Cela n'avait pas vraiment de sens et j'ai compris qu'il s'agissait en fait d'une déformation apparue dans le langage populaire à Berlin lors de la venue des Réfugiés, des Huguenots (de l'allemand "Eidgenossen") persécutés en France et après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV, contraints, soit de se convertir au catholicisme, soit d'émigrer. C'est vers 1710 que 20.000 d'entre eux arrivèrent à Berlin et dans le Brandebourg. Les Huguenots étaient une élite et, à l'époque, il était "tout chic" dans les milieux cultivés allemands de s'exprimer dans la langue de Molière.
La trouvaille "todschick" m'a mis en appétit et j'ai poursuivi pendant trois ans ce travail étymologique afin de dénicher des gallicismes dans la langue allemande et de constater que ces emprunts avaient souvent des origines surprenantes.

Pourriez-vous nous parler du phénomène inverse, à savoir les mots allemands entrés dans la langue française ? Y-en a-t-il beaucoup ?


Dans le passage de l'allemand vers le français, on a tendance à garder les termes les plus "durs" et tout ce qui se rapporte au rationnel : on connaît la "Blitzkrieg" alors que l'équivalent de "guerre-éclair" fonctionnerait parfaitement.
En France, l'allemand est ressenti comme trop difficile, il est réservé à une élite et, malheureusement, l'intérêt pour cette langue est en régression constante. On observe un phénomène identique et vraiment inquiétant en ce qui concerne l'apprentissage du français en Allemagne, et cela à tous les niveaux (scolaire, universitaire, enseignement aux adultes).
Il y a environ 300 à 400 germanismes dans la langue française, alors que la langue allemande compte près de 2.000 gallicismes ainsi que des faux gallicismes qui n'existent pas en français comme "Blamage" (un impair) et "sich blamieren" (se ridiculiser).
Les germanismes les plus connus sont "ersatz", "chic" (issu du langage militaire allemand "Ge(schick)" pour "maintien"), "blockhaus", qui a un sens complètement différent en allemand.

L'étymologie seule doit prouver ses limites assez souvent dans l'exercice auquel vous vous prêtez. Comment procédez-vous pour découvrir l'origine d'un mot ?

On trouve dans Wikipédia une liste relativement longue de gallicismes en allemand. Si l'on procède comme je le fais, à une analyse en profondeur de dictionnaires étymologiques sérieux, on découvre un grand nombre de gallicismes et les interprétations étymologiques divergent parfois selon ces ouvrages, même si le terme "étymologie" signifie à l'origine en grec ancien "l'étude de ce qui est vrai". Mais c'est le premier maillon de la chaîne. Tout le travail d'orfèvre reste à faire.

Des gallicismes comme "Restaurant", "Bistro(t)" ou "Praline" ne me serviront à rien si je ne me penche pas sur leurs aspects historiques, culturels et socioculturels et si je me montre incapable de les mettre en valeur en tissant une histoire captivante qui suscite l'intérêt de mes lecteurs.

Propos recueillis par Loic Henry (www.lepetitjournal.com/cologne) Jeudi 26 mars 2015

Informations complémentaires :

Madame Baguette und Monsieur Filou, Amüsante und spannende Wortgeschichten aus Frankreich, 2011
Editions Magenta, Krefeld  http://magenta-verlag.de/

Madame Coquette und Monsieur Galant, Neue spannende und amüsante Wortgeschichten aus Frankreich, 2014
Editions Tredition, Hambourg  https://tredition.de/

Blog de Pierre Sommet

Prochaines lectures de Madame Coquette und Monsieur Galant :

24 avril 2015 à la Stadtbibliothek Meerbusch-Büderich à 19h. *
6 mai 2015 à la VHS Warendorf.
18 octobre 2015 Matinée lecture au Begegnungszentrum Druckerei à Bad Oeynhausen. *
4 novembre 2015 à la VHS Mönchengladbach. *
22 novembre 2015 à la VHS Mülheim an der Ruhr. *

VHS = Volkshochschule.

* en coopération avec le chanteur Walter Weitz, Krefeld

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Publié le 25 mars 2015, mis à jour le 15 février 2017
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