Édition internationale

Victoria Ocampo, la femme qui fit dialoguer Buenos Aires et Paris

Écrivaine, éditrice, traductrice, mécène et figure majeure de la vie intellectuelle argentine du XXe siècle, Victoria Ocampo a consacré une grande partie de sa vie à faire naviguer les idées entre l’Argentine, la France et le reste du monde. Fondatrice de la revue Sur, proche de nombreux écrivains français et profondément influencée par la culture européenne, elle a fait de Buenos Aires l’un des grands carrefours intellectuels de son époque.

Victoria OcampoVictoria Ocampo
Écrit par Adrien Cendron Vallecalle
Publié le 15 août 2026, mis à jour le 16 août 2026

Née à Buenos Aires en 1890 dans une famille de l’aristocratie argentine, Victoria Ocampo grandit dans un univers où la France occupe une place singulière. Éduquée par des gouvernantes, elle apprend le français et l’anglais avant même de complètement maîtriser l’espagnol. Adolescente, elle poursuit une partie de ses études à Paris, notamment au Collège de France et à la Sorbonne.

Cette relation avec la France ne la quittera jamais.

Au fil de ses voyages, elle fréquente écrivains, artistes et intellectuels européens. Jules Supervielle, Pierre Drieu la Rochelle, André Malraux ou encore Le Corbusier font partie de cet écosystème culturel auquel elle reste profondément liée.

Mais Victoria Ocampo ne se contente pas d’admirer l’Europe depuis Buenos Aires.

Elle veut créer un espace où les idées puissent circuler dans les deux sens.

Sur, une revue pour ouvrir l’Argentine au monde

En 1931, elle fonde la revue Sur, qui devient rapidement l’une des publications intellectuelles les plus importantes du monde hispano-latin.

Autour d’elle gravitent Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares, Ernesto Sábato ou encore sa sœur Silvina Ocampo. Mais la revue sert aussi de plateforme à de nombreux écrivains et penseurs étrangers et contribue à faire connaître leurs œuvres au public latino-américain. 

Victoria Ocampo revendique une vision profondément internationale de la culture.

Son ambition n’est pas de faire de l’importation massive passive de modèles européens en Argentine, mais de faire de Buenos Aires un lieu de rencontre entre plusieurs traditions intellectuelles.

Cette philosophie prend une forme très concrète dans ses maisons.

Villa Ocampo, un salon intellectuel à ciel ouvert

À San Isidro, au nord de Buenos Aires, Villa Ocampo devient au fil des décennies l’un des grands salons intellectuels du pays et de la région.

Villa Ocampo

Borges y vient régulièrement. Le Corbusier, Federico García Lorca, Antoine de Saint-Exupéry, Albert Camus, Graham Greene, Octavio Paz ou encore Rabindranath Tagore y sont reçus. Certaines conversations pouvaient durer des heures autour de la grande table de la maison.

Pour Victoria Ocampo, cette maison n’est pas simplement une résidence, elle doit être une scène de dialogue.

Elle imagine Villa Ocampo comme un espace où artistes et penseurs pourraient confronter leurs expériences, échanger leurs idées et construire quelque chose ensemble.
 

Ce projet intellectuel explique en partie pourquoi elle choisira, en 1973, de léguer la propriété à l’UNESCO

Aujourd’hui encore, la Villa abrite un musée, un centre de documentation et des activités culturelles. Ses collections comptent notamment plus de 11 000 livres, 2 500 revues et un millier de photographies.

Une femme en avance sur son époque

Son influence dépasse cependant du cadre de la littérature. 

Victoria Ocampo est l’une des pionnières du mouvement féministe argentin. En 1936, elle participe à la création de l’Union des femmes argentines et milite notamment pour l’émancipation politique et sociale des femmes. Elle s’oppose au fascisme et pense les grands bouleversements politiques de son époque. 
 

Victoria Ocampo

Son parcours demeure pourtant traversé de  contradictions notables.

Issue d’un milieu extrêmement privilégié, elle utilise cette position pour ouvrir des espaces auxquels les femmes avaient encore très peu accès et pour soutenir financièrement des écrivains, des artistes et des projets culturels.

Elle devient ainsi à la fois écrivaine, éditrice, mécène et organisatrice de rencontres.

Plus qu’une simple figure littéraire, elle construit autour d’elle un véritable réseau culturel.

Une passion jusque dans l’architecture

Cette modernité se retrouve également dans son rapport à l’architecture.

En 1928, Victoria Ocampo demande à Alejandro Bustillo de lui construire une maison dans le quartier de Palermo Chico, à Buenos Aires.

Le bâtiment tranche alors radicalement avec les grandes demeures historicistes du quartier. Formes épurées, absence d’ornementation excessive, importance accordée à la lumière et relation plus fluide entre intérieur et extérieur : la maison est fortement influencée par les avant-gardes européennes et notamment par les idées de Le Corbusier. 

Lorsque Le Corbusier visite Buenos Aires en 1929, il loue d’ailleurs le projet de Bustillo. 

La maison devient également l’un des lieux liés à la naissance de Sur. Aujourd’hui classée Monument historique national, elle reste ouverte au public et accueille des activités culturelles. 

Une passerelle entre deux continents

Victoria Ocampo meurt en 1979, à l’âge de 88 ans.

Mais son héritage dépasse copieusement ses propres livres.

À travers Sur, ses traductions, ses voyages, ses amitiés et les lieux qu’elle a créés, elle a participé à faire de Buenos Aires un véritable carrefour intellectuel du XXe siècle.

Et sa relation avec la France en constitue l’un des fils rouges les plus importants.

De son éducation francophone à ses études parisiennes, de ses relations avec les écrivains français à son amitié avec André Malraux, Victoria Ocampo n’a cessé de faire dialoguer les deux rives de l’Atlantique. L’UNESCO souligne d’ailleurs que Villa Ocampo fut l’un des témoins privilégiés des relations culturelles franco-argentines du XXe siècle.

Plus de quarante ans après sa disparition, ses maisons continuent d’abriter des conversations, des expositions et des rencontres.

Une manière de prolonger ce qui fut peut-être son projet le plus constant : faire de Buenos Aires un lieu où le monde pouvait venir discuter.

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