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Le cyberespace, nouveau champ de bataille du conflit thaïlandais

Par La rédaction de Bangkok | Publié le 31/05/2010 à 00:00 | Mis à jour le 03/01/2019 à 06:29

Bien que le conflit politique dans la rue soit pour l'instant terminé, les Thaïlandais se défoulent sur Internet où débats, photos  et vidéos de tous bords sont postés en masse sur les réseaux sociaux face à une censure de plus en plus présente. Dans cette bataille, le Front uni pour la démocratie contre la dictature s'est fait remarquer en mettant en place un dispositif imposant, qui permet à ses partisans d'accéder aux informations interdites par le gouvernement

Le site d'échange et de partage Facebook a plus que triplé d'utilisateurs thaïlandais en l'espace de quelques mois, entrainant une multiplication des groupes d'opinions politiques sur lesquels s'échangent à une vitesse fulgurante vidéos et photos pro ou anti-gouvernementales (Photo LPJ Bangkok)

Le cyberespace est devenu un terrain d'action privilégié en cas de conflit d'idées ou politique au sein d'un pays, et la Thaïlande ne fait pas exception à la règle avec, durant les deux derniers mois de tumultes, la multiplication des débats sur les forums ou encore la mise en ligne de vidéos prises sur le vif, et ce malgré la censure de plus en plus forte exercée par le gouvernement.

Par exemple, Facebook possède aujourd'hui plus de 3,7 millions d'utilisateurs inscrits en Thaïlande, alors qu'il n'y en avait que 1,1 million en septembre 2009, et est désormais le champ de bataille des Thaïlandais pour afficher leurs opinions pro ou anti-gouvernementales. En comparaison, les dernières statistiques recensées fin 2009 révèlent qu'il y a 16 millions d'utilisateurs Internet en Thaïlande... Près d'un quart d'entre eux seraient ainsi inscrits sur Facebook.
Sur ce site de partage et d'échange, des groupes comme "Rouge de Thaïlande" ou encore "Chemises rouges patriotiques" servent d'échappatoire aux partisans anti-gouvernementaux face à la politique de censure qu'a entamé le gouvernement depuis le début du conflit, et réunissent chacun plusieurs centaines, voir milliers, de membres.  En contrepartie, des groupes comme "Etudiants thaïlandais qui n'approuvent pas des élections anticipées" ou encore "Front uni de l'assemblée des patriotes" se créent pour condamner fermement toute action des Chemises rouges. Dans les deux cas, vidéos de propagande sous fond de musique nationaliste, "morceaux choisis" d'information, images retouchées circulent en masse et font office de vérité absolue.

Les forums sont aussi devenus l'un des outils les plus utilisés pour débattre politique et émettre ses idées, aidés par une certaine impression de liberté procurée par Internet. Un site comme Pantip.com, l'un des forums de discussion en ligne les plus fréquentés de Thaïlande, affichait plus de 1.000 nouveaux sujets politiques par jour au plus haut de la crise, avec mise en ligne de photos et vidéos de la part des deux camps. Néanmoins, les débats ayant dégénéré en affrontements verbaux violents, le site s'est vu obligé de fermer "temporairement" la section politique du site, juste avant le 19 mai, jour de l'opération militaire du gouvernement contre les manifestants.

La censure et les poursuites se multiplient
Près de 1.150 sites Internet ont été fermés depuis la mi-mars car considérés comme provocateurs, selon le Centre de résolution des situations d'urgence (CRES). Le 19 mai, Facebook et Twitter avaient même été bloqués par le CRES durant près d'une heure, alors que ces sites étaient devenus dans l'après-midi l'un des "rares moyens de s'informer au moment où les chaînes de télévision ne diffusaient que les programmes contrôlés par le gouvernement", rappelle l'association de défense de la liberté de la presse, Reporters Sans Frontières. Néanmoins, bloquer entièrement ces deux sites se révèle particulièrement difficile, raison pour laquelle les censeurs gouvernementaux se sont appliqués à bloquer des pages et groupes pro-UDD au cas par cas, souvent pour raison "d'atteinte à la sécurité nationale".

De plus, de multiples poursuites ont d'ores et déjà été engagées contre certaines personnes en vertu du Computer Crimes Act, qui rend le propriétaire d'un site responsable des commentaires publiés sur ce dernier, et donc passible de poursuites. La directrice du site d'informations Prachatai.com, Chiranuch Premchaiporn, comparait d'ailleurs aujourd'hui au tribunal correctionnel de Rachada à Bangkok pour ne pas avoir retiré assez rapidement de son site des commentaires relevant du crime de lèse-majesté. Elle risque désormais une peine de quinze ans de prison.
Pourtant, depuis le début du dernier conflit, ce site fondé en 2004 et revendiquant plus de 20.000 visiteurs par jour s'est vu constamment censuré. Il a même dû changer à plusieurs reprises d'adresse : prachatai.com, modifié en prachatai.net, puis en prachatai.info, prachatai1.info et, depuis la semaine dernière, en prachatai2.info.
Par ailleurs, une pétition Internet du groupe anti-censure Freedom Against Censorship Thailand (Liberté contre la censure en Thaïlande) a elle-même été bloquée par le CRES, et est désormais indisponible.

Une guerre technologique ou l'UDD a un train d'avance
Bien que le système de censure mis en place par les autorités s'est révélé souvent efficace, le Front uni pour la démocratie contre la dictature (UDD) a su tirer son épingle du jeu et à contrer les efforts déployés par le gouvernement pour bloquer tout accès aux informations provenant des Chemises rouges.

Alors que le gouvernement bloquait les sites Internet via un filtrage classique de l'adresse (URL), l'UDD a répondu en développant un système permettant aux utilisateurs les moins férus de technologie d'accéder aux informations du mouvement anti-gouvernemental. Une barre d'outil appelée "Norporchor" permet ainsi d'accéder directement à des sites dédiés de l'UDD, à des salons de discussion ou encore à des émissions en direct et à des vidéos à la demande du mouvement rouge déjà pré-téléchargées sur plusieurs serveurs hébergés et protégés aux Etats-Unis. Un lecteur à installer sur son ordinateur, "UDD Thailand Player", permet lui aussi d'accéder à la "télé rouge" en direct.
L'UDD a aussi mis en place un système de "proxy" anonymes. Ces derniers, accessibles directement depuis son navigateur Internet, permettent de cacher son adresse IP (numéro qui identifie les ordinateurs connectés sur Internet) et de se connecter aux sites bloqués en simulant, notamment, une connexion depuis l'étranger.

Le filtrage Internet du gouvernement a quant à lui eu quelques ratés. Il y a une semaine, le Centre de maintien de la paix (Capothai) a notamment vu son site bloqué par le Ministère des technologies de l'information et de la communication, "en vertu de l'application du décret d'urgence sur les administrations publiques". Aujourd'hui, il est néanmoins de nouveau accessible.

Le gouvernement travaille désormais à la mise en place dans les prochains mois d'un Bureau national de cyber-sécurité pour combattre les intrusions Internet depuis l'étranger qui seraient dommageables pour la sécurité nationale, a révélé un article du Bangkok Post. Des vidéos des affrontements entre manifestants et militaires mises en ligne depuis l'étranger sur des sites de partage comme Dailymotion ou Youtube pourraient, entre autre, être censurées et retirées plus facilement en Thaïlande. Des pays comme Singapour, la Corée du sud, la Malaisie et le Japon possèdent un déjà un tel bureau.
Quentin WEINSANTO (http://www.lepetitjournal.com/bangkok.html) lundi 31 mai 2010
 

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