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ENA thaïlandaise, une école d’élite pour moderniser l’administration

Par Ghislain Poissonnier  | Publié le 01/03/2011 à 00:00 | Mis à jour le 06/10/2018 à 09:03
Photo : Ghislain POISSONNIER - Chaque promotion compte entre 30 et 60 personnes avec une légère majorité de femmes
ENA administration Thailande

L'Ecole nationale administration (ENA) est considérée en Thaïlande comme un modèle à suivre. Une "ENA thaïe" a vu le jour en 2006 et forme aujourd'hui les futurs hauts fonctionnaires du pays, en vue de permettre une modernisation de l'administration

L'ENA est parfois durement critiquée en France. Elle n'en reste pas moins une référence à l'étranger. La Thaïlande a ainsi fait le choix de se doter d'une "ENA thaïe", l'Institut pour la promotion de la bonne gouvernance (Institute for Good Governance Promotion, IGP). Cette école, située à Bangkok et placée sous l'autorité de l'OPDC (Office of the Public Sector Development Commission) dépendant du cabinet du Premier ministre, forme chaque année, sur le modèle français, une quarantaine de personnes, qui deviendront des hauts fonctionnaires du royaume.

Besoin de professionnaliser les hauts fonctionnaires

Pourquoi avoir créer une école de hauts fonctionnaires en Thaïlande ? M. Chartchai Na Chiangmai, qui a été le premier directeur de l'IGP, entre 2006 et 2010 et qui y poursuit aujourd'hui ses activités comme conseiller spécial du nouveau directeur, M. Chaiya Yumwilai, explique : "Le constat avait été dressé d'un certain nombre de déficiences dans les niveaux de direction : les compétences développées avec les années se perdaient à l'occasion des départs à la retraite ou d'un changement de gouvernement ; certains hauts fonctionnaires pêchaient par manque de professionnalisme ou étaient trop spécialisés dans leur domaine ; et enfin, l'administration ne parvenait plus à attirer les éléments les plus brillants des jeunes générations qui préféraient le secteur privé". Pour changer la donne, une commission d'universitaires s'est réunie régulièrement à partir de 2002 à la demande du Premier ministre de l'époque, Thaksin Shinawatra, en vue de formuler des propositions pratiques permettant d'insuffler un véritable esprit "service public" dans l'administration. L'une des pistes proposées était de créer une école de hauts fonctionnaires, sorte de pépinière de talents prometteurs, en sus des écoles existant déjà en Thaïlande pour former les juges, les militaires, les policiers et les fonctionnaires des affaires étrangères.

Affinités franco-thaïes et matière d'administration

Et pourquoi avoir choisi comme modèle la France et notamment l'ENA ? Certains de ces universitaires avaient étudié en France et faisaient valoir les points communs entre l'administration française et thaïe : importance de l'Etat, souci de réguler les activités économiques, volonté de décentralisation, existence de juridictions administratives etc. En 2005, la décision de créer une école sur le modèle français est prise et le Premier ministre demande à M. Chartchai Na Chiangmai d'en jeter les fondations. Ce dernier se rend alors à plusieurs reprises à Paris et à Strasbourg pour étudier l'organisation de l'ENA, le déroulement de la scolarité et voir ce qui peut être repris en Thaïlande. "L'ENA reste, à mes yeux, une école unique en son genre, qui forme admirablement ses élèves, favorise l'émergence de talents et la transmission de valeurs tels que l'intégrité, l'engagement, la compétence", explique l'ancien directeur. En 2006, un accord de coopération est même signé entre l'ENA français et l'OPDC.

Recherche d'une école exemplaire produisant une élite irréprochable

Début 2007, la première promotion est recrutée. Le système mis en place n'a pas changé depuis lors et est très proche de celui existant en France. Le recrutement des élèves se fait sur concours avec une série de tests écrits, oraux et psychologiques. Il est ouvert aux fonctionnaires, aux étudiants et aux personnes issues du privé justifiant d'une expérience substantielle. Chaque promotion compte entre 30 et 60 personnes (une centaine en France), avec une légère majorité de femmes. "Tous les candidats retenus doivent avoir démontré de grandes qualités intellectuelles et humaines, détaille M. Chartchai Na Chiangmai. Le but est de recruter des gens animés par le souci du bien commun, au dessus des intérêts particuliers. Nous cherchons des esprits ouverts, capables d'être de vrais généralistes des politiques publiques. Nous exigeons aussi des personnes ayant des qualités humaines et de contact : les agences et les ministères doivent apprendre à se mettre plus au service des citoyens. Si les candidats n'ont pas le niveau requis, nous laissons des postes budgétés vacants. Il faut que cette école soit exemplaire et forme une élite irréprochable de la fonction publique".

Un poste de haut niveau après deux ans de formation... gratuite

Le programme proposé dure deux ans, alternant stages et cours. Les stages se font par période de 3 mois dans des structures d'accueil différentes : ministère, agence, administration provinciale puis ambassade. La partie théorique est dispensée par les meilleurs professeurs du pays. Et chaque élève est évalué tous les 6 mois par un panel extérieur d'universitaires. "On apprend à nos élèves à être capables de concevoir une politique administrative par l'adoption de textes légaux et réglementaires et ensuite de les mettre en ?uvre en mobilisant les moyens humains et budgétaires nécessaires", explique M. Chartchai. Mais l'école essaie aussi de transmettre des valeurs à ses élèves : "Transparence, responsabilité, efficacité, et participation des citoyens sont les valeurs sans cesse mises en avant par le corps professoral", poursuit l'ancien directeur.

Un classement de sortie est établi en fonction des performances durant la scolarité. Les premiers optent en général pour des postes au ministère du Commerce ou celui des Finances. Les emplois au bureau du Premier ministre ou au ministère de l'intérieur (en vue de devenir préfet un jour) sont également assez prisés.
L'école est gratuite et les étudiants touchent en général (en fonction de leur diplôme et leur expérience professionnelle) autour de 20.000 bahts par mois. Ils gagneront un minimum de 30.000 bahts à la sortie, car ils ont la garantie de se voir proposer un poste de haut niveau dans la fonction publique.

Interrogés à la sortie d'une conférence, les élèves semblent heureux, même s'ils se plaignent un peu d'une charge de travail très importante et du rythme soutenu. Skara, 28 ans, originaire de Khong Kaen, et qui a été professeur d'anglais pendant trois ans, explique sa motivation : "je me suis rendu compte que je voulais faire comme ma mère qui est fonctionnaire aussi : mettre mes compétences au service du développement de mon pays ; ici, je ne suis pas déçu ; je sais que je vais avoir des responsabilités dès la sortie de l'école ; j'ai déjà pu m'en apercevoir au cours des stages". Chanon, 30 ans, qui est né à Bangkok et a travaillé dans le secteur privé pendant 6 ans, partage cet avis : "L'IGP constitue la chance unique d'apprendre un métier intéressant, en étant au contact des plus hauts fonctionnaires du pays".

La collaboration entre l'ENA et l'IGP se poursuit au travers d'échanges d'informations, l'organisation de séminaires, des voyages d'études et l'accueil réciproque d'étudiants et de hauts fonctionnaires. Skara et Chanon ont entendu parler de l'ENA et rêvent de rendre visite à leurs homologues français.

Par Ghislain POISSONNIER mardi 1er mars 2011

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Ghislain-POISSONNIER

Ghislain Poissonnier 

Ghislain Poissonnier est magistrat français. Il a été juge et vice-procureur à Béthune, Lille et Paris. Il a travaillé comme juriste au Kosovo, en Palestine, en République démocratique du Congo, en Thaïlande, en Afghanistan, en Guinée et en Côte d'Ivoire.
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