Édition internationale

A Athènes, la dégradation des logements ne laisse désormais plus de marbre

La petite échelle de certaines constructions complique leur mise en adéquation avec les prérequis sécuritaires, et les contrôles sont insuffisants pour épingler ceux qui passent outre les règles.

Vue d'un chantier de démolition, le bâtiment se trouvant à gauche et une pelleteuse à droiteVue d'un chantier de démolition, le bâtiment se trouvant à gauche et une pelleteuse à droite
Écrit par Eliot Chalier
Publié le 20 juillet 2026

 

Il ne faut pas penser que la qualité intrinsèque des bâtiments grecs soit à l’origine de la catastrophe d'il y a quelques semaines: ils sont généralement bien construits, en témoigne leur résistance au stress provoqué par une activité sismique fréquente. Le marché des immeubles d’habitation et des projets privés de taille réduite, cependant, ne fonctionne pas toujours dans les meilleures conditions. Selon des professionnels du secteur, la chasse aux coûts menée par les propriétaires, la supervision inadéquate des travaux de construction, l’absence de couverture d’assurance pour les projets à petite échelle, sont parmi les plus grands problèmes du moment.

L’effondrement de l’immeuble rue Alkminis a été au centre des conversations parmi les ingénieurs civils, les architectes et les constructeurs. « Nous ne pouvons pas savoir ce qui s’est passé dans dans ce cas précis, mais de manière générale, il existe un écart énorme entre les projets plus petits, comme la construction d’un immeuble résidentiel, et les plus grands, comme, disons, un immeuble de bureaux », explique Loukianos Tiktopoulos, vice-président de la société de construction Ballian Techniki SA.

 

Des standards de construction inégaux

Selon monsieur Tiktopoulos, « pour les commandes à échelles réduites et à budget limité, les propriétaires ont tendance à éviter de demander des études de fondation auprès de consultants spécialisés. Ils le font pour économiser sur le coût des études elles-mêmes, mais aussi pour éviter des travaux supplémentaires, croyant que les méthodes traditionnelles couramment utilisées offrent une marge de sécurité adéquate ». D’après lui, la même personne sert souvent simultanément d’ingénieur en sécurité, d’ingénieur superviseur et d’entrepreneur, même si les conséquences pour l’ouvrage sont rarement aussi graves que ce qui est arrivé dans la rue Alkminis.

L'assurance est le deuxième enjeu selon ses dires. « Les études de fondation, ainsi que toutes les autres études techniques, devraient être examinées par un ingénieur agissant pour le compte de la compagnie d'assurance. De plus, le chantier devrait être couvert par une assurance tous risques complète et une assurance responsabilité civile. L'implication d’une entreprise qui doit évaluer les risques dont elle garantit la couverture est un puissant incitateur en faveur de normes de sécurité plus élevées ».

 

Un manque de vérifications avant la construction

Elena Koumoulos, directrice générale de Castor Ltd, regrette l’absence de cadre sécuritaire dans le secteur de la construction. En effet, « les études géotechniques ne sont pas obligatoires (en Grèce), sauf dans des cas particuliers comme les écoles, aussi seuls les grands promoteurs y ont recours couramment. Il est regrettable que la loi n’exige pas une étude géotechnique pour tout les bâtiments. A mon avis, il s’agit d’une question vitale qui tend à être sous-estimée parce qu’elle n’est pas ‘visible’ par l’acheteur ».

Pourtant, une étude géotechnique appropriée permet de rendre une habitation sûre, en adaptant sa structure au terrain où il sera édifié. Elles sont encore plus essentielles dans les zones urbaines, où les habitations sont immédiatement adjacentes les unes aux autres. Pour madame Koumoulos, « il est de la responsabilité de l’entrepreneur de garantir la stabilité de tout ce qui touche la propriété voisine, que ce soit un mur de délimitation ou l’ouvrage entier. En pratique, il est rare de voir un nouvel immeuble avec plusieurs niveaux de sous-sol être construit à Athènes sans structures de soutènement pour supporter l’excavation ».

 

Des maîtres d’œuvre parant au plus pressé

Haris Lamaris est ingénieur civil et propriétaire de la société de conseil en ingénierie géotechnique HPL. Depuis plus de 30 ans, il a conçu plus de 900 structures de soutènement, et en a retenu un point fondamental : « les problèmes surviennent lorsque l’on devient complaisant et que l’on sous-estime les risques. Le sol n’est pas un produit manufacturé comme le béton, puisqu’il est intrinsèquement variable. Il est donc crucial de réaliser une étude géotechnique, même pour des commandes de petite envergure. Je ne dis pas cela parce que cela génère du travail pour des gens comme moi, mais car c’est le seul moyen de garantir une construction à la fois sûre et rentable. »

Dans les projets à l’échelle plus réduite, monsieur Lamaris a également remarqué  « le manque d’exigences minimales de qualification pour les petites entreprises de construction. Il serait bon d’établir un registre des entrepreneurs et d’exiger que les entreprises y figurent avant de pouvoir entreprendre des projets de construction. Un tel registre devrait inclure un ensemble de critères d'éligibilité minimum. »

 

« Une pénurie d’équipes expérimentées »

Takis Panagiotopoulos, ingénieur civil cumulant 47 ans d'expérience dans le secteur de la construction, partage des préoccupations similaires. « Le secteur de la construction a traversé une longue et profonde récession pendant la crise financière, et tous les ouvriers hautement qualifiés d'Albanie, de Pologne et de la Roumanie sont repartis vers leur propre pays, ou d'autres plus favorables. Avoir des constructeurs expérimentés sont un atout inestimable pour un ingénieur ».

« Les ingénieurs grecs sont d'un très haut niveau, mais ce que nous ne produisons pas, cependant, ce sont des cadres intermédiaires (surtout depuis que les collèges techniques ont été élevés au rang d'universités et que tout le monde se prétend donc ingénieur). Cela est aggravé par le fait que les écoles techniques pour les artisans qualifiés, comme les plombiers et les électriciens, sont largement sous-évaluées », renchérit monsieur Panagiotopoulos.

 

La question des réglementations

Pour la plupart des habitués du secteur de la construction, le problème ne réside pas dans les mesures actuellement en vigueur. « La législation régissant les structures en béton et en acier, le code sismique et le code régissant les interventions structurelles sont tous très à jour et parmi les plus avancés d'Europe », déclare monsieur Panagiotopoulos. Selon Giorgos Doulis, président de l'Association Hellénique des cabinets de design (SEGM), « le danger aujourd'hui est moindre qu'il ne l'était par le passé, lorsque des personnes sans formation technique travaillaient en tant qu'entrepreneurs. C'est pourquoi tout le monde a été choqués par ce qui s'est passé dans la rue Alkminis, car de tels incidents sont devenus très rares », dit-il.

« Athènes, Thessalonique et les autres grandes villes de Grèce sont densément construites, chaque parcelle étant entourée de bâtiments de différentes époques et de conditions structurelles variées. L’excavation est de loin l’étape qui préoccupe le plus les ingénieurs. Si vous vous fiez uniquement à ce que les personnes travaillant sur les chantiers voisins vous disent sur les conditions du sol au lieu de réaliser une conception appropriée des structures de soutènement, c’est comme demander un diagnostic à un médecin par téléphone et s’attendre à être guéri. 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos