

Pour la première fois, un Thaïlandais va entrer dans la prestigieuse école de spectacle Juilliard School, à New York, par laquelle sont passés des grands noms tels que Robin Williams, Miles Davis, Nina Simone, James Levine, Philip Glass, Pat Benatar, ou encore Wynton Marsalis. Il s’agit de San Jittakarn, un jeune pianiste de 23 ans originaire de Mae Sot d'un père chirurgien. San a commencé à jouer du piano à l’âge de 5 ans avant d’étudier dix ans plus tard avec le pianiste français Sébastien Koch, professeur de musique à l’Alliance Française de Bangkok. Il a ensuite obtenu son Bachelor au conservatoire d’Oberlin aux Etats-Unis sous la supervision d’une autre française, Monique Duphil. Lauréat de cinq prix internationaux remportés en Thaïlande et aux Etats-Unis, il a été admis en Master Degree cette année à la célèbre et très "select" école new yorkaise. Même s’il ne parle pas le français, de l’Alliance française à la Juilliard School, son parcours est marqué et influencé par des rencontres avec des Français et la culture française. Il nous raconte

SAN JITTAKARN - Je suis extrêmement reconnaissant pour cette opportunité! C’est un privilège d’être accepté à la Juilliard School. Cette école a produit beaucoup de grands musiciens et d'artistes qui ont une carrière de premier plan. C’est difficile de résister au prestige et à l’histoire de cette école. Je suis également reconnaissant pour tout le soutien que ma famille, mes professeurs et mes amis m'ont offert car je n’aurais pas été capable d’obtenir cela sans eux. Je voudrais exprimer ma gratitude envers toutes ces personnes qui m’ont soutenu au fil des années.
Voilà un sacré défi. Quels sont vos projets pour l’avenir?
J'ai pas mal de projets pour l’instant en plus de compléter mes études. La chose la plus importante serait de participer à des concours internationaux majeurs. Nous nous entraînons tous beaucoup, mais avoir la chance de donner un concert n’est pas quelque chose qui s’obtient facilement dans ce milieu extrêmement compétitif. Quelques minutes d’expérience sur scène ont peut-être plus de valeur que plusieurs heures d’entraînement en salle de cours. Je n’en suis pas encore arrivé au point d’avoir un engagement hebdomadaire ou une carrière de concertiste. Participer à des concours est donc la meilleure manière pour moi de m’exposer au public et d'explorer des opportunités.
Comment allez-vous vous y préparer?
Chaque compétition a ses propres critères, il est souvent demandé de jouer par coeur une quantité de répertoire considérable, autant pour piano solo que des concertos. C’est un travail extrêmement exigeant. Pour m'y préparer, j’essaie de jouer les morceaux en public autant de fois que possible pour m’habituer à la scène et pour contrôler mon trac. Je peux être extrêmement nerveux avant de jouer. Pour travailler, j’essaie de partager le programme sur un planning de deux jours. Mais c’est toujours difficile de maintenir la constance et de faire apparaître une progression significative dans chaque morceau.
Qu’est-ce qui vous a aidé à atteindre ce niveau (en termes de motivation, finances, connaissances, performances, logistique, etc.)?
Tout d’abord et principalement le soutien de ma famille. J’apprécie de tout coeur tout ce qu’ils ont fait pour moi et je n’arrive même pas à dire combien je les remercie pour tout ce qu’ils ont fait. Ce sont les personnes les plus affectueuses et gentilles du monde pour moi. Ensuite mes professeurs, M. Koch et Mme Duphil. M. Koch m’a fait découvrir de nouveaux horizons dans la compréhension musicale. Pour moi, la majeure partie de son enseignement portait sur l’expressivité et l’inspiration en se basant sur la compréhension et la connexion émotive avec la musique. Au conservatoire d'Oberlin, Mme. Duphil m’a fait travailler les fondamentaux du piano, en repartant des bases essentielles. Celle-ci a été la période la plus difficile de mes études parce que je n’avais pas eu un entraînement approprié quand j’étais petit. Elle demandait une grande fidélité envers le texte du compositeur, ce qui m'a également révélé les vastes possibilités de l'interprétation. Mon professeur russe aussi, Yuri Shadrin, qui m’a transmis la compréhension de la musique russe. J’essaie également d’élargir mes connaissances en lisant un large éventail d’articles et nouveautés pendant mon temps libre. Je suis convaincu qu’avoir une meilleure compréhension des différentes cultures et de ce qui se passe dans le monde m’aide à mieux comprendre la signification de la musique.

Personne dans ma famille n’est musicien. Mais mes parents sont de grands amateurs de musique classique et ce sont eux qui m'y ont sensibilisé. Ils étaient convaincus que le fait d’avoir une éducation musicale serait plus bénéfique pour moi que d’avoir uniquement une simple éducation académique. Mon père montre un vif intérêt pour les instruments à clavier. Quand j’étais petit il m’a fait écouter, principalement, les enregistrements de Vladimir Horowitz et Glenn Gould. C’était une façon plutôt rudimentaire d’apprendre, j'imitais ce qu’ils faisaient dans les enregistrements. Je ne comprenais pas très bien ce qu’ils faisaient mais j’étais obsédé par le souhait de reproduire leur sonorité, surtout celle d'Horowitz. J’étais trop jeune pour comprendre combien le son est personnel et inimitable. Je n’étais vraiment pas proche de l’original mais c’est comme cela que j’ai commencé à prendre plaisir à écouter et à jouer du piano.
Qui sont vos trois compositeurs préférés, et quel est votre style préféré?
Chopin a toujours été parmi mes préférés. Son nom et le piano sont inséparables. Chopin a été capable de créer une nouvelle gamme d’expressivité, d'atteindre un niveau émotionnel qui touche nos esprits et nos coeurs. Mon deuxième compositeur préféré est Debussy. Il a composé beaucoup de pièces extraordinaires pour le piano mais je suis fasciné par ses œuvres vocales plus que toute autre. Ariettes Oubliées est ma préférée et sa mélodie, Clair de lune (1882), est aussi irrésistible que sa célèbre version pour piano. La troisième de ma liste est le compositeur russe Nicolai Kapustin. Sa musique est hybride, entre la forme classique et l’idiome jazz. Je n’ai pas beaucoup à dire sauf encourager tout le monde à écouter ses oeuvres. En ce moment j’aime aussi écouter l’ensemble japonais Supercell. J’ai un goût assez large en musique et j’aime autant la musique classique que la pop ou le jazz.
Qu’est-ce qui vous a amené à l’Alliance française pour apprendre le piano?
Je cherchais un enseignant qui puisse m’aider à atteindre mon objectif musical. C’était à ce moment que M. Koch s’est installé à Bangkok. La première fois que je l’ai entendu jouer, c’était quand il a rendu visite à mon professeur de l'époque, M. Nat Yontararak, l’un des plus célèbres pianistes thaïlandais. On lui avait demandé de jouer quelque chose et j’ai su immédiatement que je voulais étudier avec lui. J’admire sa formation musicale et son talent artistique. Bien qu’il soit français, sa profonde connaissance et compréhension de l’esthétique du répertoire allemand est particulièrement éclairante et instructive. J’ai commencé à prendre des cours avec lui à l’Université de Mahidol quand j’y étais étudiant. A la fin de ma deuxième année, il a décidé de quitter cette université et d’enseigner uniquement à l’Alliance Française de Bangkok. C’est à ce moment-là que je l’ai suivi pour étudier à l'Alliance. Son approche est conviviale et d'une grande ouverture d'esprit. La plupart du temps, je comprenais immédiatement ce qu’il voulait après qu’il ait joué pour moi, les paroles étaient inutiles dans ce cas. Ce qu’il m’a appris a été très précieux et il restera toujours l'une de mes inspirations artistiques.
Vous avez étudié avec Sébastien Koch de 2008 à 2012 puis avec Monique Duphil à Oberlin après une courte période avec le Russe Yuri Shadrin. Il semblerait que vous ayez une préférence pour les enseignants français? Comment expliquez-vous cela?
Je me souviens que mon père m’avait offert un livre appelé “l’Art du Piano”, écrit par David Dubal. Il était vendu avec une série d’enregistrements CD des grandes pianistes de la fin du 19e siècle et du 20e siècle. Je suis tombé sur un enregistrement d’Alfred Cortot et cela a eu un grand impact émotif sur moi. La liberté, la spontanéité et le charme de sa façon de jouer ont captivé mon attention. Il n’était pas vraiment français (il était suisse francophone), mais il a transmis ses fabuleuses connaissances et son nom est devenu une référence pour beaucoup des grands pianistes français du 20ème siècle. Ils ont hérité de son âme musicale et ils m’ont inspiré. Mme. Duphil est l’une des dernières qui a eu cours avec Marguerite Long, une autre grande figure du Conservatoire Supérieur de Musique de Paris.
Alors que l’enseignement de M. Koch et de Mme. Duphil sont distinctement différents, il y a un incomparable raffinement stylistique chez les pianistes français que personne d’autre ne possède. Je crois que c’est le produit de la culture française et c’est d'ailleurs quelque chose que je souhaiterais connaître davantage.
Quelque chose à ajouter ?
Développer la scène musicale classique en Thaïlande a toujours été mon rêve. En ce moment où notre économie est en déclin, aller aux concerts ou prendre des cours de musique semble être une activité parfois inutile, quand l’argent peut être dépensé pour d'autres choses. Je ne blâme personne pour cela et je comprends tout à fait cet état de fait. Notre ère est celle de la technologie avancée, et tout semble être accessible, à portée de main. Cependant mon souhait est que, ne serait-ce que pour quelques minutes, nous puissions trouver le temps d'inclure quelques morceaux de musique classique à la liste de lecture que nous écoutons quotidiennement. Je crois fortement que dans notre monde toujours plus hostile, nous pourrons trouver paix et beauté dans la musique. Cela amènerait peut-être à plus d'actes de bonté et de bienveillance. Le propos ultime de la musique est d’exprimer ce que les mots ne peuvent pas faire. Ceci restera toujours vrai, à chaque moment de l’histoire de l’humanité.
Propos recueillis par Pierre QUEFFÉLEC (http://www.lepetitjournal.com/bangkok) mercredi 22 juillet 2015
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