Édition internationale

CLOTILDE SIMONIS-GORSKA - Itinéraire d’une galeriste d’art contemporain à Varsovie

Écrit par Lepetitjournal.com Varsovie
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 7 juillet 2016

 

Belge et historienne de l'art, c'est un mariage avec un Polonais qui mène Clotilde Simonis-Gorska à Varsovie, en 2001. Passionnée d'art contemporain, elle a alors l'idée d'exposer des ?uvres d'artistes dans les entreprises. Une aventure couronnée de succès qui devait s'achever par la crise économique de 2008 pour donner naissance à un nouveau projet en 2016? Dans un univers artistique qui peine encore à se libérer des carcans du passé, Clotilde Simonis-Gorska nous raconte son histoire et ses choix artistiques personnels.

Comment est née l'idée en 2003 d'exposer des artistes dans les entreprises ? Quel en était le concept et le modèle économique?

Je recherchais une activité liée à l'art et voulant créer ma propre structure à Varsovie, je me suis inspirée d'un concept rencontré en Belgique : exposer des ?uvres d'art contemporain dans des entreprises. J'ai donc créé ma propre entreprise en Pologne. La « Lataj?ca Galeria » proposait une sélection d'?uvres d'un artiste (8 à 10 pièces) exposée pendant une période allant de  2 à 4 mois. En échange de cela, l'entreprise s'acquittait d'un abonnement mensuel.

Une initiative dont la finalité allait bien au-delà du simple aspect décoratif. Il s'agissait avant tout de faire découvrir aux collaborateurs d'une entreprise le travail d'un artiste. Certaines entreprises sont allées assez loin dans cette démarche en organisant dans leurs espaces des vernissages ou des réunions de travail, évitant ainsi les sempiternelles salles de réunion impersonnelles louées à l'extérieur. C'était une manière de montrer à leurs visiteurs que l'entreprise était engagée et les ?uvres exposées constituaient aussi des sujets de conversation lors d'une première rencontre, favorisant une accroche intéressante, conviviale et évitant l'entrée en matière classique où on évoque la météo ! Cette situation a aussi généré des conversations et échanges entre collaborateurs qui n'existaient pas avant. Quelques fois, nous faisions aussi découvrir l'artiste en l'invitant sur place. Tout cela a réellement apporté une dimension nouvelle à l'entreprise à tous les niveaux!

Mathilde Papapietro, Belle de nuit, 2014, digigraphie, 30X30 cm
(En vente à la Flying Gallery Foundation)

Mais une dimension, hélas, qui n'est pas toujours quantifiable. Comment calculer le retour sur investissements dans un tel domaine ? Et en période de crise, la question devient essentielle? Alors à partir de 2008, les budgets ont été revus à la baisse et nous avons été les premiers impactés. Cette aventure avec le monde de l'entreprise a duré jusqu'en 2009. Parallèlement j'avais ouvert en 2007 une galerie ulica Burakowska qui a ensuite déménagé a l'hôtel Europejski*) mais en l'absence de subventions ou autres formes d'aide de la part des autorités, et la crise s'aggravant, nous avons dû fermer les portes pour garder une galerie- show room à mon domicile. J'ai aussi eu de 2006 a 2012 4 enfants, donc la solution de rencontrer mes clients chez moi m'était plus confortable.

Justement, quelle est la place de l'art contemporain en Pologne ? 

C'est encore un très petit marché, quasi inexistant, tout comme le marché de l'art ancien par ailleurs et les Polonais tendent surtout vers ce dernier pour se reconstituer un passé détruit. Le développement de l'art dans un pays est avant tout l'affaire d'une volonté politique. Or, en Pologne, elle est totalement absente. Et il ne peut pas y avoir de marché de l'art quel qu'il soit, sans collectionneurs ni argent public qui pourrait permettre à des galeries de se développer et de s'installer dans des lieux de la ville fréquentés et accessibles au public? A l'époque de la PO, des financements pouvaient néanmoins être obtenus de la part d'institutions culturelles et l'Etat y consacrait un petit budget (même s'il n'a rien à voir avec les budgets de pays comme la France ou la Belgique, par exemple). L'art contemporain a été utilisé par l'ancien gouvernement pour donner l'image d'une Pologne moderne qui va de l'avant, notamment grâce à l'Institut Mickiewicz. Mais aujourd'hui, ce processus est totalement à l'arrêt. L'heure est plutôt aux monuments patriotiques ! (rires)

Par ailleurs, le monde de l'art contemporain en Pologne est composé d'un petit cercle dont les acteurs ont plusieurs casquettes : ils ont souvent diverses activités dont les frontières sont assez poreuses. De plus, un artiste qui vend ses ?uvres est vu comme un « artiste commercial », donc inintéressant? Il faut donc parvenir à se faire connaître sans avoir cette étiquette en pratiquant  une sorte de « crypto marketing », spécifique au monde de l'art contemporain polonais.

Comment définissez-vous les ?uvres contemporaines polonaises ? 

Depuis mon arrivée en Pologne, j'observe qu'une grande part des institutions polonaises s'intéresse à des sujets « lourds » : toutes les années '90 ont été marquées par le « sztuka krytyczna », un terme qui caractérise l'art d'après 89, un art qui commente, porte un regard critique sur la nouvelle société de consommation polonaise,  la nouvelle donne politique et sociale. Je pense à des artistes comme Pawe? Althamer, Zbigniew Libera, ou Joanna Rajkowska. Dans ce mouvement-là, certains se sont aussi questionnés sur la place de la femme et celle du corps, comme l'artiste Kasia Górna que j'apprécie énormément, Dorota Niezlanska ou encore Jadwiga Sawicka. Il y a aussi des sujets qui reviennent comme des motto, tels l'Holocauste (Miros?aw Ba?ka, Zmijewski) et une fascination pour les avant-gardes et l'époque socio-réaliste et en particulier son architecture (Sosnowska par exemple). En fait, l'art polonais a toujours été porteur de messages dans l'histoire récente. Je pense notamment aux artistes de l'époque 1880-1920, qu'on appelle l'avant-printemps, où l'art, souvent de façon métaphorique, abordait la reconstitution de la Pologne. Pendant la période communiste, l'art graphique et particulièrement les affiches contenaient des messages cryptés.

Bref, l'art contemporain polonais est souvent polono polonais, très contextuel, qui parle de la Pologne et de son histoire. Ce sont des sujets qui peuvent être totalement hermétiques à des gens ne connaissant pas la réalité polonaise. Cela transparaît même dans la critique d'art, qui évoque surtout le sujet d'actualité traité au détriment de l'?uvre en elle-même?.

Quels sont vos critères de choix ?

Venant de Bruxelles, capitale d'un petit pays depuis toujours perméable à toutes sortes d'influences culturelles, j'ai été bousculée par cette recherche d'identité polonaise, partagée entre des réactions de rejet (je me sens en effet citoyenne européenne) et de fascination (comment les artistes polonais parviennent-ils à adapter au fil des années la forme au sujet).

Selon moi, une ?uvre réellement réussie est une ?uvre qui présente une ou plusieurs strates de lecture, soit un contenu riche. Une ?uvre dont le fond et la forme s'harmonisent. Ce qui est difficile à trouver, car l'un exclut souvent l'autre. Ou bien, lorsqu'ils coexistent, le contenu requière parfois 3 pages de commentaires pour être compris, ce qui est totalement indigeste?

Olga Wolniak, Abrakadabra, 2016, 100 x 160 cm
(En vente à la Flying Gallery Foundation)

Depuis toujours, je suis plus sensible à un art universel, émotionnel, esthétique, à des sujets comme la relation de l'homme avec la nature, avec le divin quel qu'il soit, à ce qui nous rassemble en tant qu'humains. Je suis aussi très sensible au médium lui-même, à la matière, la couleur, etc.... J'ai donc eu des difficultés à trouver ma place en Pologne.  Je pense notamment à une exposition  photographique d'un jeune artiste belge, Jean-Francois Spricigo, que j'avais organisée en 2009. De la photographie à fleur de peau, des paysages, des animaux, des portraits? Bref, des non-sujets pour beaucoup de Polonais ! Je n'ai eu qu'un tout petit article dans la presse, alors que l'artiste avait eu un dossier presse énorme à Paris, lors de son exposition chez Agathe Gaillard. Aujourd'hui Jean-Francois Spricigo est un des photographes de la jeune génération les plus connus en France et en Belgique ! Il  a travaillé avec la Galerie Maeght, Stern a Los Angeles et a déjà exposé dans de grandes institutions publiques.

Cette anecdote explique d'ailleurs le fait que la plupart de nos artistes sont des artistes polonais qui ont quitté la Pologne et qui sont connus hors de leur pays. 

Natasza Niedzika, The big flower, 2008, 170x160 cm
(En vente à la Flying Gallery Foundation)

Qui sont vos clients ?

Nous sommes aujourd'hui dans un processus d'ouverture, même s'il prend du temps, et j'ai une vraie niche de clients polonais et expatriés qui voyagent, qui ont une recherche personnelle et qui s'affranchissent du goût collectif. Les artistes eux-mêmes sont de plus en plus en recherche d'harmonie, d'universalité. En tant que galeriste, je me suis retrouvée et suis toujours aujourd'hui face à un choix : soit vendre des ?uvres qui plaisent au tout venant, soit vendre des ?uvres véritablement triées sur le volet, et j'ai opté pour la seconde option !  

Quel est votre projet aujourd'hui ? Quelles ?uvres peut-on trouver dans votre galerie ?

Ma galerie se trouve toujours à mon domicile et après quelques années de pause, mon associée Magdalena Wicherkiewicz, qui est critique d'art, et moi, souhaitons lui donner une nouvelle impulsion. Nous avons mis en place un site internet, un blog, une page Facebook est en cours, nous allons faire une campagne de mailings, donner des informations régulières sur les nouveautés en envoyant des photographies des ?uvres que nous exposons dont les auteurs sont aussi bien polonais (la majorité n'habitent pas en Pologne) qu'étrangers. Nous mettons aussi en place des collaborations avec le monde institutionnel de l'art afin d'organiser en tant que commissaires des expositions pour nos artistes. A titre d'exemple, nous exposons actuellement Mathilde Papapietro, une artiste française habitant depuis 20 ans en Pologne à la Galeria Wozownia à Torun. Ce type de collaboration est prestigieux et très intéressant car il nous permet de travailler aussi sur des publications pour les artistes.  

A terme, je souhaiterais faire aussi connaître des artistes polonais en Belgique, mais c'est une autre aventure !

Gosia Turzeniecka, 2013, Aquarelle, 113x100cm
(En vente à la Flying Gallery Foundation)

Izabela Ciska, The Capillary Shoe II, 2008, 35x40 cm
(En vente à la Flying Gallery Foundation)

 

Flying Gallery Foundation
www.flyinggalleryfoundation.org
Ul. Morszynska 79
02-932 Warszawa

Laura Giarratana (lepetitjournal.com/Varsovie) - Mardi 5 juillet 2016

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Publié le 4 juillet 2016, mis à jour le 7 juillet 2016
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