

Fine observatrice de la vie turinoise et italienne, Marie-Berthe Vittoz est professeur de langue française à la Faculté de langues de Turin. Rencontre avec une femme à la forte personnalité, au jugement sûr et à l'énergie contagieuse
Lepetitjournal - L'Italie et vous? Où cette relation si profonde puise-t-elle ses origines ?
Marie-Berthe Vittoz - Dans la culture, d'abord : l'Italie est le pays de l'art ? qui, pour moi, fait dépasser toutes les difficultés. Mes parents m'y emmenaient souvent pour admirer de belles choses, pour assister à des concerts. Et puis il y a la langue, que j'ai immédiatement aimée. A l'université, j'ai donc choisi de devenir italianiste.
Qu'est-ce qui vous a conduit en Italie ?
Une proposition de travail dans une faculté italienne de la part de mon professeur de l'université de Lyon. J'ai accepté immédiatement, sans savoir ni où ni quand? C'était à Naples, et là, j'ai eu le coup de foudre : une ville difficile à vivre, complexe, mais magnifique. J'ai obtenu par la suite un poste de lecteur titulaire à seulement 23 ans.
Et Turin ?
Après avoir vécu 10 ans à Naples, j'ai suivi mon mari qui est turinois en continuant ici ma carrière universitaire. Au départ, cette ville je l'ai un peu crainte, avec ces arcades qui me paraissaient si sombres ? j'arrivais d'une ville bruyante, fourmillante de monde. Mais j'adore les villes aux fleuves majestueux ? le Pô en est un - ainsi que cette région : le dessin des collines, les lacs (je suis née à Annecy), les montagnes? Et l'infinie variété au niveau de l'architecture ?ces petites églises romanes dans l'Astigiano par exemple.
Ces dernières années, la ville et la région ont profondément changé?
Quand j'ai mis en place Torino Università Estate en 1998, tout le monde était perplexe. Pourtant, le regard des gens qui venaient ici pour apprendre ou perfectionner l'italien me confirmait la beauté de la ville. A l'époque Turin, pourtant séduisante, était encore mal-aimée. Deux ou trois ans avant les J.O. 2006, il y a eu une accélération : tant de moteurs dans les domaines les plus divers qui ont réussi à faire évoluer les choses très rapidement.
Comment voyez-vous le développement futur de Turin : en direction de l'axe Mi-To (Milan-Turin) ou plutôt tourné vers la France avec l'Eurorégion Alpes-Méditerranée ?
La réponse est liée aux personnes et à leurs convictions. Quand on est porteur d'un projet et qu'on a une passion, on pousse vers un sens ou vers un autre. Disons que le complexe de supériorité qu'ont parfois les Milanais donne l'impression que ce double pôle de développement Milan-Turin est un dû : il est évident que l'on ne peut pas se séparer de la Lombardie, une région qui entraîne, qui est porteuse grâce au tempérament audacieux des Milanais, en contraste avec la rigueur parfois excessive des Turinois. L'ouverture vers la France existe déjà et l'Université est très active dans ce sens : je pense par exemple aux doubles diplômes mis en place dans les différentes facultés dont celui que je coordonne avec l'Université de Lyon 3. Je ne sais pas si les Piémontais ont plus de difficultés avec les Milanais ou les Français?
Avec les Français, il y a la barrière de la langue?
En Italie, il y a cette sorte de "lobby" concernant l'anglais comme langue unique. Ce serait une fermeture totale pour le pays. L'anglais ne va certainement pas remplacer la communication entre nos deux pays : n'ayant pas notre c?ur roman, cette langue est inapte à transmettre ce que nous autres latins nous ressentons ! Il faut sortir des clichés, connaître les différentes cultures nous rapproche.
Les nouvelles générations que vous croisez dans vos cours possèdent cette ouverture ?
Elles ont un grand potentiel, l'esprit libre, moins de complexes. Néanmoins, tous ces jeunes ont été élevés dans l'aisance et dans la facilité, ce qui peut engendrer la paresse. Ce ne sont pas les compétences qui manquent, c'est la détermination. En Italie, les jeunes générations vivent toute leur vie dans un chantage affectif : quand on est gamin, on veut tout savoir de vous, pas de jardin secret, on vous donne l'argent au point de s'en priver, mais cela crée un rapport de soumission? Actuellement, dans ce pays, on ne donne pas assez de place aux jeunes qui se mettent en jeu. Or, il faut leur donner une possibilité ! La centralité de mon métier, c'est le rapport avec les étudiants, je prépare mes cours en fonction de l'interaction que j'ai avec eux et fais partie également de l'Ecole de doctorat en linguistique française. Et ces jeunes qui ont choisi de faire ce qu'ils aiment peuvent compter sur moi?
Luisa Gerini (www.lepetitjournal.com - Turin) mercredi 17 mars 2010
Professeur de langue française à la Faculté de langues de Turin, directrice du CLIFU, rédactrice en chef de Synergies Italie du GERFLINT Groupe d'Etudes et de Recherches pour le Français Langue Internationale, à l'origine du double diplôme avec Lyon III en Langues Droit et Gestion, directrice de Torino Università Estate? Difficile, voire impossible, de présenter brièvement les activités de Marie-Berthe Vittoz.
Quelques liens utiles :
? Faculté de Langues et Littératures Etrangères de Turin
? MASTER 2 ARTS ? Spécialité Langues Droit et Gestion
? CLIFU ? Centro Linguistico Interfacoltà per le Facoltà Umanistiche
? Torino Università Estate
? Synergies Italie
? Scuola di Dottorato in Linguistica francese






