

S?urs rivales dans le domaine de la mode et du raffinement, depuis toujours la France et l'Italie se regardent et s'imitent tout en essayant de se démarquer. Silvia Mira, historienne de l'art et de la mode, retrace ces relations au XIXème et au XXème siècle, en nous introduisant au c?ur d'un univers doré fait de soie froissée, de dentelles précieuses et de stars hollywoodiennes
Lepetitjournal - Au XIXe siècle, les ateliers de mode italiens suivaient à la lettre les canons de la mode française qui dictait sa loi en Europe en termes d'élégance et de style. A partir de quand ?ou de qui- peut-on dire que la mode italienne commence à se démarquer du modèle français jusque-là omniprésent ?
Silvia Mira - Le nom de Rosa Genoni apparaît rarement aux côtés de celui des grands créateurs italiens. Pourtant, à l'époque où les ateliers de mode de la Péninsule se limitaient à reproduire les modèles des maisons de couture parisiennes à la demande pressante des clientes qui voulaient à tout prix suivre les canons de la mode française, cette brillante couturière lombarde osa choisir une autre voie. A l'occasion de l'Exposition internationale de Milan en 1906, elle présenta une collection entièrement réalisée avec des tissus italiens et qui s'inspirait de l'?uvre des grands peintres de la Péninsule. Sa robe délicatement fleurie, couleur rose pâle et décorée de petites perles et de paillettes, un bel hommage au Printemps de Botticelli, lui valut le grand prix dans la section arts décoratifs.
Détail du Sacre de Napoléon (1804) peint par Jacques David : le costume porté par Joséphine pendant la cérémonie est l'?uvre de Louis Hippolyte Leroy, qui deviendra par la suite le couturier de l'Impératrice
Comment la mode française avait-elle réussi à s'imposer au XIXème siècle non seulement en Italie mais dans toute l'Europe, une primauté qu'elle détiendra encore au cours de toute la première partie du XXème siècle ?
Grâce à Napoléon, qui avait compris l'importance que pouvait occuper la mode dans l'économie française. Afin de relancer une industrie du textile en difficulté, il imposa donc de rénover les tapisseries des palais avec les symboles de la nouvelle iconographie impériale. Sans oublier le fait, bien sûr, que cette époque fut également marquée par la réintroduction des habits de cour en soie brodée et des capes en velours. C'est le style empire qui influence désormais les toilettes des dames à la cour : légèreté et transparence, simplification des lignes avec la taille qui s'arrête à la poitrine et les bras qui se découvrent? Les dentelles aussi reviennent au goût du jour : il s'agit d'une tradition qui remonte au règne de Louis XIV, quand Colbert créa la Manufacture royale et fit venir en France des dentellières vénitiennes afin qu'elles dévoilent les secrets de leur art. La France et l'Italie, encore une fois?
Beaucoup plus tard, avec l'autarcie fasciste. C'est ainsi qu'en 1932, avec l'objectif de nationaliser le cycle de production du secteur, fut créée ici même à Turin l'Exposition nationale permanente de la mode (la première eut lieu en avril 1933). Mais la consécration de la mode italienne au niveau international arriva seulement après la deuxième guerre mondiale grâce aux studios de Cinecittà à Rome. Les stars hollywoodiennes, mais également les "first ladies" et les princesses se rendaient régulièrement dans la capitale : des clientes idéales pour les ateliers de mode de Schubert, Gattinoni, Antonelli, Capucci, Pucci, les s?urs Fontana?
Croquis de la robe que Roberto Capucci dédia à Giovanni Battista Giorgini à l'occasion de la célébration des 50 ans de la naissance de la mode italienne (1951-2001 Le origini del successo, il sistema moda a Firenze)
Rome devenait ainsi la capitale de la mode italienne?
Rome, bien sûr. Mais il ne faut pas oublier Florence, où Giovanni Battista Giorgini organisait d'importants défilés pour les acheteurs américains et pour la presse internationale. Un moment mémorable fut la "croisière des comtesses" qu'il organisa de Gênes à New-York. A bord, huit mannequins issus de la plus vieille noblesse italienne : véritables icônes vivantes, synonymes d'élégance et de classe, elles portaient tout au long de la journée les créations de grands ateliers tels que Capucci ou Veneziani, dans une sorte de "défilé vivant". Il faudra néanmoins attendre les années 70 pour que les étoiles d'Armani, Dolce & Gabbana, Fendi, Gucci, Prada, Valentino et tant d'autres commencent à briller?
Aujourd'hui, peut-on encore parler de mode italienne ou de mode française ?
C'est de plus en plus difficile. Les marques sont souvent rachetées, et seul compte le marché de la mode : un marché qui est devenu global, mais qui reste un des secteurs de pointe des deux pays.
Luisa Gerini (www.lepetitjournal.com - Turin) mercredi 31 mars 2010
Historienne de l'art et de la mode, Silvia Mira est également membre du Centre International d'Etude des Textiles Anciens de Lyon. Responsable de la partie "exposition" du centre d'excellence pour la danse Lavanderia a Vapore de Collegno (Turin), elle donne actuellement un séminaire sur le costume pour le théâtre et la danse pour le CRUT de l'Université de Turin.






