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RENCONTRE - Philippe Claudel au Parfum(s) de son enfance

Écrit par Lepetitjournal Turin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 28 février 2013

Professeur, écrivain, scénariste et réalisateur primé par de nombreuses récompenses prestigieuses, Philippe Claudel était mercredi le premier invité d'exception que l'Alliance française de Turin recevait dans le cadre de son Festival de Fiction Française.

Peu d'hommes savent aujourd'hui prendre le temps de cultiver autant de talents que Philippe Claudel, reconnu aussi bien sur le plan littéraire que sur le plan cinématographique. Sa première qualité est probablement d'avoir su laisser murir son travail qu'il compare volontiers à une forme d'artisanat. Venu présenter son dernier livre Parfums tout juste traduit en italien (Profumi, éditions Ponte alle Grazie), Philippe Claudel était hier à la librairie Feltrinelli dans le cadre du Festival de la Fiction Française, en collaboration avec l'Alliance française de Turin. Nous l'avons rencontré peu de temps avant la conférence le temps d'une interview, simple et naturelle comme peut l'être une conversation. Dans le salon cosy d'un hôtel du centre, ce membre de l'académie du Goncourt, ce récipiendaire du Prix Renaudot pour les Ames grises, du César du meilleur premier film pour "Il y a longtemps que je t'aime", nous a offert un peu de son temps pour répondre à nos questions.

Lepetitjournal.com : Quelle place occupe votre dernier livre, "Parfums", dans votre parcours ?
Philippe Claudel : Cet ouvrage n'est pas un roman, c'est un livre où, pour la première fois, je parle de moi. J'ai plutôt l'habitude de me cacher derrière les histoires que je raconte. Sa naissance est un peu étrange : je voulais explorer l'univers des parfums en restant masqué, mais c'est un thème tellement lié à l'intime qu'il était difficile de ne pas en parler à la première personne. C'est ainsi que je parle des odeurs que j'aime, qui m'ont marqué comme une manière de respirer le monde. Arrivé à 50 ans, c'était une façon de faire un bilan, de réexaminer ma vie, mon existence, de rassembler les différents paysages, les différents moments et les personnes qui m'ont construit ; une manière de parler aux autres pour leur dire d'où je viens en réalisant une sorte d'autoportrait. En l'écrivant, je n'étais pas certain qu'il soit destiné à la publication à cause de la présence de ces éléments intimes mais à la relecture se dessinait en fait le portrait d'une enfance appartenant à une certaine génération et ancrée dans une certaine région, de ces enfants nés dans la France provinciale autour des années 60. Je suis profondément lié à la Lorraine et au monde paysan aujourd'hui malheureusement moins représenté.
La liste de parfums était beaucoup plus longue au départ et le choix s'est réduit progressivement à 63, classés par ordre alphabétique de "Acacia" à "Voyage". Il a fallu effectuer une sélection? J'avais déjà eu l'occasion de réaliser une opération similaire, d'ordre artistique, avec le musée de Nancy : une sélection de 18 ?uvres d'art intitulée Autoportraits en miettes. Il est toujours intéressant de se poser la question "Pourquoi cette ?uvre plutôt qu'une autre" et de se demander ce qu'un tableau nous apprend sur nous-mêmes. 

Des sensations et des mots : lesquels vous viennent en premier ? Et pour vous, à quelle catégorie appartient le cinéma ?
Pour moi, les sensations viennent en premier. Je suis un être sensible, comme un animal, dans mon rapport au monde : je me sers beaucoup de mon odorat, je fais très attention aux bruits. Les heures passées à la pêche, à observer la nature, les montagnes et à écouter le silence font partie des plus intenses...
J'aime les mots, j'aime les images. Je me passionne pour le cinéma depuis l'enfance. Pour faire un film, il faut se sentir prêt. Contrairement au travail d'écriture, c'est un travail d'équipe. Dans mes romans les personnages ne me contrarient jamais, ils se plient à toutes mes demandes !

Quel est votre rapport à l'Italie ?
La relation typique d'un voisin français avec l'Italie ponctuée de nombreuses incursions. A chaque fois, je suis sous le charme de la culture, de la cuisine? J'ai été très marqué par le cinéma italien, les comédies de Dino Risi par exemple. Quand Fellini est mort, j'étais vraiment attristé. C'était la première fois que la disparition d'un artiste me mettait dans un tel état. Je suis aussi fasciné par la langue et constate que beaucoup d'intellectuels italiens parlent très bien français alors que l'inverse se vérifie peu.

Connaissiez-vous déjà Turin? Et surtout, quels parfums, quelles images en gardez-vous ?
J'ai découvert cette ville la première fois en plein mois d'août sous une chaleur caniculaire. Bien que déserte, la ville m'a permis de découvrir un splendide musée du cinéma tout comme le très beau musée de la montagne. En général, je suis très attiré par les villes à arcades qui imposent de se protéger parfois de conditions climatiques rigoureuses. Et puis, le soir de mon arrivée, j'étais fasciné. Il neigeait légèrement et l'atmosphère était vraiment unique : le pavement des rues, la lumière, les gros flocons mouillés... Enfin, je savoure évidemment les cafés mais aussi les glaces, même en hiver.

Frédéric Bouilleux, directeur de l'Alliance Française, accueille le public venu en nombre pour écouter Philippe Claudel 

A la Librairie Feltrinelli
C'est avec la même justesse de pensée que Philippe Claudel a su répondre aux nombreuses questions posées par le public comme si elles faisaient directement écho à ses propres interrogations. S'agissant de sa place d'écrivain, il insiste sur la nécessité pour lui d'être perméable au monde, à l'instar d'une éponge, d'utiliser son pouvoir d'absorption et de savoir en distiller ensuite la matière.
Il définit le fil reliant ses différentes activités comme le besoin de transmettre quelque chose, sans parler de savoirs mais plutôt de questions, de doutes, d'émerveillements. Actuellement en phase de montage, son dernier film intitulé "Avant l'hiver" est prévu pour la fin de l'année avec l'incomparable Daniel Auteuil et Kristin Scott Thomas, particulièrement éclatante dans le premier film de Philippe Claudel, "Il y a longtemps que je t'aime". En attendant, la lecture de Parfums peut aussi permettre à chacun la création en soi d'un scénario original fidèle à ses propres réminiscences sensorielles !
Si dans certains de ces précédents romans, Philippe Claudel a braqué un faisceau lumineux sur des zones d'ombres parfois peu confortables de l'âme humaine, Parfums s'inscrit au contraire, comme le déclare l'auteur, "dans une célébration de la vie et à ses moments délicieux de l'existence".
Sophie Julliot (www.lepetitjournal.com/Turin) jeudi 28 février 2013

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Publié le 28 février 2013, mis à jour le 28 février 2013
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