

50 clichés en noir et blanc, des enfants "nés quelque part" vus à travers l'objectif du photographe Francesco Zizola. Chaque enfant est une histoire qui nous fait voyager aux quatre coins de notre monde globalisé, partout où règnent la solitude, la violence, l'exploitation, la maladie, la dévastation. Engagement et sensibilité, dénonciation et espoir : rencontre avec Francesco Zizola qui nous parle de son travail et de l'exposition Born Somewhere présentée dans le cadre du festival Per sentieri e remiganti.
San Paolo, Brasile - © Francesco Zizola/NOOR
Lepetitjournal.com - Born Somewhere, né quelque part? Quelle a été la genèse de ce projet ?
Francesco Zizola - Le fil rouge qui relie les photos de l'exposition Born Somewhere est la condition des enfants à travers le monde. Elles représentent le fruit d'un long travail qui va de 1991 à 2003, un moment particulièrement significatif car nous nous apprêtions à entrer dans le nouveau millénaire. C'était l'occasion pour moi de faire un bilan, de pointer du doigt les injustices et la crise des valeurs que la globalisation naissante portait à la surface. Mettre les enfants dans la ligne de mire de mon objectif était un moyen d'aborder des thèmes sensibles et de dénoncer des situations insoutenables dont nous sommes tous responsables. Aujourd'hui ces enfants - s'ils sont encore en vie - sont devenus adultes, mais mon travail est toujours d'actualité. Malheureusement.
Votre engagement en tant que photojournaliste est très fort. Vous exercez un métier où l'impact de l'image se conjugue avec le travail du journaliste. Quels sont les niveaux de lecture de vos photos ?
Je suis un journaliste, donc il y a tout d'abord un long travail de recherche et d'étude, que j'essaie ensuite de traduire en images. Les légendes des photos sont très importantes pour faire passer des informations, pour approfondir, pour éviter toute ambiguïté. Mais je propose toujours un deuxième niveau de lecture pour que l'image puisse se graver dans les yeux de celui qui la regarde, pour qu'elle touche des cordes plus profondes. Si par exemple je photographie au premier plan un mur symbolisant la condition de misère et de violence dans laquelle baigne la population d'un pays, je peux faire en sorte que ce mur devienne un rideau pour montrer au deuxième plan des enfants qui jouent et qui essayent de s'amuser, malgré tout. Le contraste est saisissant, le message n'en sort que plus poignant car notre responsabilité d'adultes est évidente. Le choix de la disposition des photos au sein de l'exposition est également un moyen de véhiculer des messages, pour créer des correspondances. Le regard d'un enfant qui vit dans une favela au Brésil et celui d'une petite fille épuisée par les castings en Californie racontent la même histoire de prévarication et de négation des droits de l'enfance.
Les thèmes que vous abordez sont nombreux et concernent aussi bien les pays touchés par la guerre, les pays où règnent la misère et la pauvreté et où les maladies emportent leurs victimes par milliers, que le monde occidental avec toutes ses contradictions.
Au c?ur de mon travail il y a la volonté de parler de "nous", car derrière chaque histoire que mes photos racontent, il y a des responsabilités précises. Susciter un regard compatissant ne m'intéresse pas, ce qui compte vraiment c'est de montrer les conséquences de nos actions. Ou de notre acceptation. J'ai rencontré des enfants entrepreneurs aux Etats-Unis qui m'ont montré leurs Ferrari, qu'ils avaient achetées même s'ils ne pouvaient pas les conduire. Des victimes du tourisme sexuel. Des enfants mutilés à cause des mines anti-personnelles. J'ai étudié le phénomène des adolescents suicides au Japon. J'ai visité des orphelinats qui accueillent des enfants dont les parents sont morts à cause du Sida. J'ai constaté les effets de la catastrophe écologique de la Mer d'Aral provoquée par l'action de l'homme? Dans mes photographies, j'essaie de transmettre mon engagement éthique à travers le support de l'image. Nous connaissons tous l'impact que peut avoir une photographie, c'est pour cela que le photojournalisme est souvent craint, il peut se soustraire à l'homologation et à la manipulation de l'information. C'est la relation avec la "vérité" qui est en cause, et il y a au moins quatre acteurs, quatre passages qui concourent à la formation d'une prise de conscience éthique : le photographe, son sujet, le public et le média.
Pour votre projet Born Somewhere, qui est aussi un livre à l'intérieur duquel vous avez sélectionné les 50 photos de l'exposition, vous avez opté pour le noir et blanc. Y a-t-il une raison particulière derrière ce choix ?
Tout à fait. C'est un choix esthétique et artistique, mais pas seulement. Le thème du projet Born Somewhere est très vaste, très hétérogène. Le noir et blanc devient ainsi une sorte de fil conducteur, pour que l'attention soit capturée par le sujet de la photo. Ce qui permet aussi de faire ressortir davantage le deuxième niveau de lecture dont nous avons parlé tout à l'heure. C'est là que mon travail trouve tout son sens : je voudrais stimuler une réflexion sur la possibilité d'un changement, pour que la globalisation nous aide à devenir meilleurs. La dernière photo de cette exposition aurait dû être celle d'une mère irakienne, une silhouette noire qui cherche ses enfants parmi les cadavres trouvés dans les fosses communes. J'ai décidé d'inverser l'ordre chronologique et de terminer par des silhouettes blanches, la photo de l'affiche de l'expo : des femmes qui se dirigent vers un champ de réfugiés en Afghanistan. Malgré leur condition qui reste dramatique, il y a une lueur d'espoir. Est-il encore temps ? Cela ne dépend que de nous.
Luisa Gerini (www.lepetitjournal.com/Turin) vendredi 3 mai 2013
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Museo di Scienze Naturali Via Giolitti, 36 ? Turin 10h00 ? 19h00 ; fermé le mardi. Un programme de rencontres et de spectacles est proposé tous les samedis et dimanches dans le cadre du Festival Per sentieri e remiganti. Francesco Zizola ? World Press Photo of the Year en 1996, recompensé par 9 prix World Press Photo et 6 Picture of the Year Award. Le volume Born Somewhere a été publié en France aux éditions Delpire. |






