Samedi 23 octobre 2021
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HEJ BREIZH! – Chronique d’une bretonne en Suède

Par Lepetitjournal Stockholm | Publié le 19/09/2015 à 23:17 | Mis à jour le 22/05/2016 à 14:03

 

Tous les mois, Sylvie revient sur les différences culturelles entre la France et la Suède, armée de son humour décalé et de son insatiable amour pour la Bretagne.

Bonjour ! Je m'appelle Sylvie, je viens de fêter mes 50 ans et cela fait environ un siècle que j'habite en Suède.

Aux origines

Pour fêter cet anniversaire dignement, j'ai décidé de faire une crise d'identité et de retrouver mes racines ? extrêmement ? bretonnes. Née de parents bretons, je suis originaire de la côte nord et ai vécu dans les terres, au sein d'un petit village appelé Sainte-Tréphine, jusqu'à mes 18 ans, âge auquel j'ai quitté le centre Bretagne pour aller étudier à Rennes. Après des recherches généalogiques qui l'ont emmenée à la fin du 18ème siècle, ma s?ur a constaté que nos ancêtres vivaient déjà dans cette région à l'époque. Les premiers à émigrer furent mes parents qui quittèrent leur village natal à la fin des années 50 pour travailler et s'installer à Paris, en France donc, pays frontalier de la Bretagne.

Bien que mes origines soient uniquement bretonnes, la région dans laquelle mes parents ont grandi n'était pas bretonnante, c'est-à-dire qu'on n'y parlait pas breton et qu'on n'y était pas familiarisé avec le folklore. Alors que dans le village de mes grands-parents (originaires du pays gallo), on jouait de l'accordéon aux mariages, je n'ai jamais connu que le biniou et la bombarde. Mes camarades de classe et les voisins parlaient breton ; ils avaient appris la langue grâce à leurs parents qui l'utilisaient à la maison quand ils ne voulaient pas que les enfants comprennent. Quoique ne parlant pas breton, je revendique très fièrement cette identité. Lorsque des amis écrivent un commentaire sur Facebook en breton, je clique toujours sur « J'aime » sans vraiment comprendre ce qu'ils racontent...

Cette petite introduction me permet de vous éclairer brièvement sur mes origines, elles-mêmes aux sources de mon nouvel hobby : la confection de crêpes et de galettes.

« C'était la tradition d'aller manger des galettes chez Guigitte le vendredi soir »

Mon nouvel intérêt est très symbolique de mon retour aux sources, après avoir vécu 26 ans en Suède, m'être mariée, puis démariée, avoir eu quatre enfants, un chien, un lapin (feu « Gråtass » pates grises) et avoir suivi des études d'assistante sociale. Je recherche beaucoup le contact avec ma région natale sans pour autant renier toutes ces années passées en Suède, pays dans lequel je pense poursuivre aussi bien ma vie privée que professionnelle. 

La crêpe, tout un monde dans lequel j'ai évolué enfant sans pour autant le connaitre? C'était la tradition d'aller manger des galettes chez Guigitte le vendredi soir : elle faisait office de crêperie avec sa galetière et ouvrait pour les voisins un soir par semaine. Malgré cela, je n'ai jamais eu la curiosité de vouloir apprendre à faire des crêpes par moi-même. Je suis toujours impressionnée par le nombre de crêpes consommées en Bretagne : c'est simple, il y a des crêperies partout, des restaurants aux magasins d'alimentation. Il existe même des crêperies ambulantes ainsi que des livraisons de crêpes et galettes fraiches à domicile. Ma s?ur, qui habite Carhaix dans le Finistère, en a même trouvées dans sa boite aux lettres. Une façon comme une autre de faire connaitre son produit, après tout. De plus, beaucoup de bretons possèdent une galétière chez eux. Parfois, je me demande s'ils ont l'opportunité de manger autre chose que des crêpes.

Un stage musclé

Il y a quelques mois, j'ai décidé d'apprendre à faire des galettes, des vraies. Alors je me suis inscrite à un stage de galettes à Questembert, petite cité proche de Vannes, dans le Morbihan.

Nous étions 8 personnes, un autre breton et des personnes venues de toute la France. Deux d'entre eux avaient l'intention de s'installer à l'étranger comme crêpiers, l'un aux États-Unis et l'autre en Suède. C'était sûrement moi d'ailleurs. Je n'ai pas du tout la prétention d'être experte, bien au contraire. Je découvre le monde infiniment grand des crêpes avec plein de recettes différentes, de techniques de cuisson et de préparation de pâte, de sortes de farine, de galetières (électriques ou à gaz), de garnitures etc. Pour l'instant, j'essaie de m'en tenir aux recettes de base ainsi qu'aux conseils donnés pendant le cours.

Cela parait facile de faire des crêpes sur une galetière, cette espèce de grande poêle en fonte sans bords, mais c'est en fait toute une technique à acquérir. Franchement, je ne pensais pas avoir besoin d'une semaine entière pour apprendre et je ne peux toujours pas dire que j'ai la main. Pour confectionner une crêpe, on utilise un « rozell », une sorte de petit râteau en bois destiné à tirer la pâte, déposée sur le côté de la plaque, vers le centre de la galétière. C'est un travail de rotation du poignet qui n'a en fait rien à voir avec la confection des crêpes à la poêle. C'est un peu comme faire du vélo : il y a un déclic suite auquel il faut s'entrainer.

Le suédois et la crêpe

Permettez-moi une parenthèse sur les mots « crêpe » et « galettes ». En fait, ils désignent tous deux des crêpes. Le mot « galette » est utilisé principalement en Haute-Bretagne pour parler des crêpes faites avec de la farine de sarrasin, communément appelée farine de blé noir. S'il y a une Haute-Bretagne, il en existe également une Basse. Pour vous repérer un peu, on parle de la Haute-Bretagne pour désigner l'est de la région (Rennes, par exemple) et de la Basse-Bretagne pour désigner l'ouest (Brest, par exemple).

Le mot « crêpe » se retrouve aussi dans la langue suédoise. Il désigne les crêpes salées que l'on déguste avec une garniture (viande ou légumes). En général, il ne s'agit pas des galettes puisque le sarrasin n'est pas une denrée très utilisée en Suède. Le mot pannkaka veut dire « crêpe », mais le mot crepes désigne les crêpes avec une garniture salée. Donc pannkaka veut dire crêpe mais crepes ne veut pas dire pannkaka. Vous me suivez ? Le Suédois prononce le mot crepes en n'oubliant pas le s. Quand je dis en suédois que j'apprends à faire des crêpes, je parle de pannkakor et on me pose souvent la question suivante : « Menar du crepes ? » (« Tu veux dire des crepes ? »).

Mise en pratique à Stockholm

Pour l'instant, je m'entraine sur mes amis suédois.

Ils sont impressionnés par ma dextérité et ma capacité à faire des galettes ; c'est quelque chose d'un petit peu exotique pour eux. Je crois que ce qui les a le plus impressionnés, c'est le moment où le bord de ma galetière a commencé à prendre feu. Il y avait un reste de plastique bleu de l'emballage qui avait insidieusement fondu petit à petit après quelques utilisations et avait formé des espèces de stalactites très fines. Celles-ci, suspendues au bord de la galetière, ont pris feu et quelques petites flammes (très petites et très bleues, c'était vraiment joli...) sont apparues. Mes amis n'ont rien dit quand ils m'ont vue me débattre devant ma galetière. Il est vrai qu'il y avait beaucoup de mouches ce jour-là mais j'ai bien senti qu'ils étaient épatés par la vitesse à laquelle j'ai éteint ma machine et la bouteille de gaz. Je pense qu'ils ont été parcourus d'un sentiment de sécurité et de professionnalisme? Tout le monde avait eu sa galette de blé noir et j'avais même eu le temps de faire une crêpe de froment que nous avons partagée dans la plus grande convivialité. Mes invités ont eu la délicatesse de ne pas insister pour que je continue à faire des crêpes ce jour-là.

Ma foi, tout cela n'a pas grand-chose à voir avec la Suède mais je ne pense pas que je me serais intéressée au sujet et à la pratique de la crêperie si je ne m'étais pas expatriée. Quelque part, c'est une façon pour moi de retrouver un peu mon identité bretonne et j'ai aussi grand plaisir à confectionner ces galettes. C'est une forme de mindfullness. J'entretiens le rêve d'avoir une petite caravane ou un truck et de le peindre aux couleurs de la Bretagne. Mais pas seulement en noir et blanc. Non, aux couleurs de la mer enragée venant se jeter violemment sur les côtes rocheuses, avec un phare allumé et peut-être un petit chalutier au loin se débattant parmi les vagues, ou tout simplement les images des plages immenses quand la marée est basse. J'imagine aussi un haut-parleur avec de la musique bretonne et une banderole « La crêperie de Sylvie ». À l'intérieur, il y aurait un mini-extincteur pour les petits accidents.

 

 

Dans le prochain épisode?

Je vous raconterai mes aventures (ou mésaventures) sur les pistes de ski suédoises. L'avantage, c'est qu'il n'y a pas de risque d'incendie... Si la Bretagne nous apprend à faire des crêpes, elle n'est malheureusement pas la reine des pistes de ski, alors qu'en Suède, on peut apprendre à slalomer à n'importe quel âge. J'avais 47 ans et n'avais jamais mis les pieds sur des skis. Bien évidemment, l'apprentissage ne s'est pas fait sans heurts...

Kenavo !

Sylvie BEDEL lepetitjournal.com/stockholm Dimanche 20 septembre 2015

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