

Fin 2015, Helena Ståhl, une Suédoise de 24 ans, a défrayé la chronique pour avoir mangé la viande de sa jument, Iffy Mant, qui venait d'être euthanasiée. Face aux vives réactions que son geste a suscitées, elle a publié un long texte sur Facebook dans lequel elle explique sa décision.
Indignation, dégoût, colère, nausée. Toutes ces sensations m'ont prise d'assaut dès le titre de l'article de The Local. Je suis végétarienne (en chemin vers un mode de vie végane) et mon cheval est un rescapé de l'abattoir. C'est peu de dire que le geste d'Helena Ståhl était pour moi inconcevable. Puis j'ai lu le reste de l'article et laissé la violence de mes premières émotions se dissiper. J'ai essayé de comprendre.
Il a fallu 6 mois à la jockey pour se décider à euthanasier sa jument suite à une blessure au genou. Mais seulement un instant pour choisir de consommer sa chair : «?Soit je la mangeais, soit les asticots s'en chargeaient?». Pour Helena Ståhl, ne pas récupérer la chair d'Iffy Mant aurait été un gâchis : «?Qui suis-je pour faire la difficile?? Qui suis-je pour refuser sa viande et laisser tuer à la place d'autres animaux en bonne santé pour que je puisse les manger???» écrit-elle sur Facebook. «?Pour moi, il était hors de question d'enterrer 154 kg de viande pour ensuite aller en acheter en magasin?» a-t-elle aussi déclaré au Daily Mail. Ces 154 kg récupérés ont permis de nourrir Helena et ses amis pendant 7 mois. On peut alors considérer qu'en consommant la viande de sa jument, de toute façon condamnée, Helena Ståhl a sauvé un autre animal de l'abattoir, une vache par exemple. Voir les choses sous cet angle pragmatique m'aide à mettre mon indignation et ma colère de côté.

Or Helena semble avoir fait preuve de beaucoup d'empathie pour sa jument. Une fois la décision prise d'euthanasier Iffy Mant, elle a par exemple refusé de l'envoyer à l'abattoir : elle n'aurait alors eu aucun contrôle sur les dernières heures de l'animal et n'aurait pu lui éviter la peur et l'angoisse. Sa jument était destinée à mourir des suites de sa blessure. Elle aura au moins eu le privilège d'une belle vie. La vache qui n'a pas fini dans l'assiette d'Helena, elle, sans doute réformée de l'industrie laitière, n'aurait vécu que pour être exploitée. Voilà ce qu'on pourrait répondre. «?C'était une évidence pour moi, car je pense que l'industrie de la viande va dans la mauvaise direction. Manger un animal qui a eu une belle vie me paraît juste. J'ai d'ailleurs dit à ma mère que si je ne pouvais pas manger un animal qui a eu une belle vie, je ne mangerais plus jamais de viande?».
Mais c'est là peut-être que se trouve l'incohérence d'Helena Ståhl. Si elle refuse l'abattoir pour Iffy Mant, pourquoi l'accepter pour d'autres animaux?? Même ceux, rares, qui ont grandi à l'air libre et se sont roulés dans l'herbe verte passent par le couteau avant d'arriver dans nos assiettes. Si elle l'avait pu, elle aurait évité la mort de sa jument. Pourquoi alors ne pas éviter celle des 67 milliards d'animaux tués chaque année pour la consommation alimentaire?? Pourquoi ne pas devenir végane et faire don de la viande d'Iffy Meat à ceux qui ne le sont pas encore??
Comme l'explique James McWilliams dans The Modern Savage: Our Unthinking Decision to Eat Animals (cité par Martin Gibert dans son excellent ouvrage Voir son steak comme un animal mort, publié chez Lux Éditeur) : «?Vous ne pouvez pas tuer et manger des animaux en espérant les aider, et encore moins contester le système agroalimentaire qui profite de notre choix de continuer à les consommer.?»
Au lieu de voir son steak comme un animal mort, Helena Ståhl a préféré voir son animal mort comme un steak. Ainsi, même si j'en suis venue à comprendre sa décision, le dégoût et la nausée sont toujours là.
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Catherine DERIEUX lepetitjournal.com/stockholm Samedi 23 janvier 2016










