

L'équipe du petitjournal.com/stockholm a rencontré la réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid dans le cadre du Festival International du Film de Stockholm où elle présentait un premier long-métrage prometteur, À peine j'ouvre les yeux (As I open my eyes).
À peine j'ouvre les yeux (As I open my eyes), c'est l'histoire d'une jeune fille, Farah (interprétée par Baya Medhaffar, dont c'est le premier rôle) qui a tout juste 18 ans et chante dans un groupe de rock engagé. On est à Tunis en 2010, quelques mois avant le Printemps arabe, et être libre, vouloir jouir de tous les plaisirs de la vie, n'est pas autorisé par la société. Sa mère la met en garde mais elle veut suivre ses instincts à tout prix?
Lepetitjournal.com/stockholm : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous dire dans quelles circonstances est né le film ?
Leyla Bouzid : Je suis née et j'ai grandi à Tunis, où j'ai passé mon bac. Déjà au lycée, je me passionnais pour le cinéma et je suis partie à Paris à 18 ans pour faire des études de lettres à la Sorbonne. Mon objectif était de travailler dans le cinéma donc en parallèle j'ai fait de nombreux stages, réalisé des petits films, puis j'ai intégré la Fémis en section réalisation. J'y ai rencontré de précieux collaborateurs et à la fin de mon cursus, j'ai commencé à écrire ce long. Je voulais absolument faire ce film rapidement car le moment de ma sortie de l'école correspondait à l'année de la Révolution en Tunisie. Je trouvais important de parler de l'époque de Ben Ali et de l'énergie des jeunes.
Comment avez-vous choisi vos comédiens ?
J'ai fait un très long casting. Dans le film, ce sont pour la plupart des acteurs non professionnels. Pour le personnage principal, Farah, je voulais une actrice qui sache chante et qui soit jeune. Ça a été l'un des choix les plus difficiles? On a finalement trouvé Baya Medhaffar dont c'est ici le premier rôle et qui vient d'être nominée dans la catégorie « Révélations » des César 2016 (pré-sélection qui peut mener au César du meilleur espoir féminin, ndlr), alors que le film n'est pas encore sorti en salles ! Pour le rôle de la mère, j'ai choisi Ghalia Benali qui est très connue en tant que chanteuse en Tunisie et en Égypte. Quand je suis allée la chercher, elle n'a pas compris pourquoi je lui proposais un rôle de comédienne ! Elle a beaucoup apporté au film ; se sont instaurés une très belle relation et un très beau rythme entre les deux actrices tout de suite. Ghalia a énormément de sensualité et beaucoup de charisme.
Quant aux jeunes qui jouent dans le groupe de rock, ce sont tous de vrais musiciens car je tenais à ce que les scènes de concerts et de répétitions soient tournées dans les vraies conditions d'un live. Il fallait absolument filmer ces scènes ainsi car le film parle d'énergie. Ca a été un réel défi de trouver des gens pour recréer un groupe de musique, tant au niveau du casting qu'au niveau technique. On a filmé avec une seule caméra, donc on a fait plusieurs prises. Le compositeur de la musique du film, Khyam Allami, a une très grande connaissance technique et il était présent lors du tournage de toutes les scènes musicales. Il y a eu une cohésion absolue de toute l'équipe par rapport à la musique ce qui a facilité le travail. Je suis assez amoureuse de cette musique, je me suis même dit à un moment que si l'on ratait le film, au moins, on aurait réussi la musique !
Farah, la jeune fille jouée par Baya Medhaffar, est très « rebelle » dans le film, et suit ses instincts coûte quecoûte. Vous êtes-vous inspirée de votre propre adolescence pour écrire son personnage ?
Pour l'atmosphère, je me suis inspirée de ma propre adolescence mais pour le personnage, il s'agit plutôt de choses que mes amis ou moi avons vécues. Farah est différente de moi car lors de l'écriture, je l'ai imaginée habitée par une joie de vivre et un élan de vie très fort, absente des notions de limites et de peur. À son âge, j'avais vraiment conscience de ces limites-là et j'étais plus raisonnable. Mais un personnage est toujours un mélange de ce qu'on est, de ce qu'on a vu et de ce qui nous a marqué.
Étiez-vous très proches pendant le tournage ?
Oui bien sûr car c'était la première fois qu'elle jouait. Mais je suis très exigeante et je pense qu'un acteur attend beaucoup du regard du réalisateur. Baya s'est livrée complètement ; c'est quelqu'un de très entier donc c'est forcément un lien très fort qui s'est instauré.
Votre film a-t-il déjà des dates de sortie en Tunisie et en France ?
Il sera projeté pour la première fois en Tunisie dimanche 22 novembre dans le cadre des Journées Cinématographiques de Carthage, un grand festival tunisien de films arabes et africains, et devrait sortir en salles mi-janvier. En France, la sortie est prévue pour le 23 décembre. Ici, à Stockholm, À peine j'ouvre les yeux est en compétition; je suis très contente de sa vie en festivals.
Quelle est la place de la femme aujourd'hui en Tunisie et quelles sont ses possibilités ?
La femme tunisienne est une figure très importante de la société. Il y a beaucoup de femmes très fortes en Tunisie. Il n'est pas rare de rencontrer des réalisatrices et le pays bénéficie d'une grande tradition de cinéma féminin. Mon film a un aspect générationnel : c'est un parcours initiatique sur des ados et il s'adresse à une génération qui ne se retrouve pas forcément dans le cinéma tunisien ou les représentations qui sont faites d'eux traditionnellement.

Votre père est lui aussi un réalisateur engagé, il a souvent été censuré sous Ben Ali et reçoit encore aujourd'hui de nombreuses menaces. Porter son nom vous a-t-il souvent empêchée de vous exprimer comme vous l'auriez voulu ?
Non, cela ne m'a jamais empêchée de m'exprimer. Quand j'ai voulu faire du cinéma, c'était un défi personnel de sortir de l'état de « fille de » et c'est aussi, en partie, la raison pour laquelle je suis allée faire mes études en France. Il s'agit de trouver son propre regard. Mon père est quelqu'un avec une forte personnalité, un fort regard de cinéaste, donc il a été plus difficile de trouver son propre univers et sa propre identité mais c'est aussi une chance d'être la fille de quelqu'un !
Quatre ans et demi après la chute de Ben Ali, comment percevez-vous la situation en Tunisie ? Avez-vous constaté un réel changement ?
Au moment de la sortie tunisienne du film en janvier, cela fera cinq ans. Ces dernières années ont été très intenses ; on a connu le pire comme le meilleur. Il y a eu de grands moments d'enthousiasme et d'optimisme mais aussi des instants de désespoir. D'ailleurs, pour le film, j'ai vraiment essayé de rester fidèle à l'époque de Ben Ali et de ne pas être influencée par l'actualité étant donné que celle-ci est très mouvante. Aujourd'hui, il y a une société civile très forte, beaucoup d'associations qui se sont créés? Je pense qu'il va être difficile de faire taire le Tunisien ! On est vraiment dans un moment de transition car certaines forces tirent vers le haut et d'autres vers le bas et on a beaucoup de chantiers, de rénovations ? au niveau judiciaire et policier notamment.
Ce qui est décrit dans le film est encore valable aujourd'hui. On a une loi sur le cannabis qui est utilisée pour enfermer certains jeunes. Si vous fumez un joint et que l'on vous arrête, vous passez un test et si vous avez fumé sur les 40 derniers jours, vous prenez un an de prison ferme ! En Tunisie, on essaie tout le temps d'étouffer l'énergie des jeunes. Et comme en France maintenant, malheureusement, la menace terroriste est très forte ; nous avons subi deux attentats cette année. Tout ça c'est compliqué, mais comme dit la dernière réplique du film, « Il faut continuer » !
À peine j'ouvre les yeux de Leyla Bouzid est projeté au Stockholm International Film Festival le vendredi 20 novembre à 14h et le samedi 21 novembre à 19h (Victoria 2).
Amélie LEXTREYT lepetitjournal.com/stockholm Vendredi 20 novembre 2015










