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SOCIÉTÉ - Les étudiantes chiliennes à l'épreuve du combat féministe

Par Lepetitjournal Santiago | Publié le 12/06/2018 à 23:43 | Mis à jour le 13/07/2018 à 00:12
Photo : Crédit : Laetitia Buscaylet
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Pour revendiquer leur droit à une éducation libérée de tout sexisme, les étudiantes chiliennes manifestent leur colère seins nus, le visage cagoulé, le dos bariolé, muant leurs corps - pour mieux le défendre - en ultimes outils de contestation. Chronique d’un répertoire d’actions radicales dans une société à la culture patriarcale.



“Alerte! Alerte machiste! Que tout le territoire devienne féministe!”. “Si être une femme libre c’est être une pute, alors nous naissons avec des vocations!”. “Je ne suis pas née femme pour mourir en l’ayant été ! ”. Qu’ils soient affichés sur les façades des quelque 20 universités bloquées à travers le pays ou sur les banderoles des manifestantes, les mots d’ordre du mouvement étudiant féministe qui secoue le Chili depuis mi-avril frappent par leur témérité. Revendiquant une éducation non sexiste, l’égalité des genres et la fin des violences sexuelles, les jeunes chiliennes rivalisent d’audace pour faire entendre leur voix, dans une société gangrénée par le machisme et le conservatisme ecclésiastique. La manifestation nationale du 6 juin dernier, la troisième organisée cette année à l’appel des fédérations étudiantes, n’a ainsi pas manqué à la règle, le cortège abondant de slogans à la rhétorique percutante. “Ce n’est pas de la faute de mes tétons si tu ne me respectes pas.” “Je n’ai pas besoin de plus de vêtements : tu as besoin de plus d’éducation.” “Pourquoi as-tu peur de moi quand j’ouvre la bouche et pas quand j’ouvre les cuisses ?” pouvait-on lire au gré du cortège, sur des pancartes vindicatives, mais aussi sur les dos dénudés de ces jeunes filles, mués en ce mois de mai frileux en authentiques écriteaux vivants. 

 


“Des femmes sans peur”


Depuis le début de ce mouvement d’ampleur, les Chiliennes n’hésitent pas à faire de leur corps un médium d’expression privilégié, transformant implicitement l’objet de leur contestation - leur intégrité physique - en outil de protestation. C’est ainsi que le 15 mai dernier, lors d’un rassemblement massif dans les rues de Santiago, des étudiantes cagoulées façon Pussy Riot se sont distinguées en défilant seins nus, martelant des slogans virulents face au Palais Présidentiel de la Moneda et escaladant les statues papales de la très conservatrice Université Catholique, occupée pour la première fois depuis 30 ans. Des images évidemment frappantes qui ont d’emblée donné le ton de cette nouvelle vague de mobilisations féministes, traditionnellement radicales au Chili. “Ces femmes à la poitrine nue sont devenues un symbole de libération au Chili. C’est un symbole de femmes sans peur.” nous expliquent Susan Jimenez y Estefanía Labrín du groupe féministe Conciencia Fem.

Une posture conquérante en somme, qui - popularisée par les Femen 2010 - se réclame de nouvelles formes de lutte féministe, dans laquelle la nudité est moins synonyme de vulnérabilité que de maîtrise et d’autorité. “ Les seins des femmes ont servi à tout : vendre du shampoing, du dentifrice. Et, bien sûr, comme ils sont censurés en permanence, ils sont devenus une expression de liberté, et même un outil de protestation.” poursuit Estefanía. “Quant à la cagoule, c’est un moyen de se donner une attitude guerrière.” se plaît à croire la jeune femme, contredite dans les faits par certains experts qui y voient un moyen de se préserver d'éventuelles représailles politiques, universitaires ou simplement familiales. Reste qu'en dévoilant une poitrine nue, socialement sexualisée, les militantes espèrent suffisamment transgresser les normes de représentation du corps dans l’espace public pour en capter l’attention et ainsi, sensibiliser le gouvernement mais aussi l’opinion à leurs revendications. “Le message est clair : c’est notre poitrine, celle qu’ils cherchent sur les sites pornos pour se masturber et aujourd’hui JE décide de la montrer, désexualisée, et toi ça te scandalise et ça te parait inapproprié.” clame dans un quotidien local Camila Vallejo, députée communiste et ex-dirigeante de la Fédération étudiante de l’Université du Chili.
Se réapproprier son corps pour mieux le défendre, exposer son individualité afin que les pouvoirs publics se décident enfin à la protéger : tel est en substance le credo de ce mode de contestation, aujourd’hui revisité par des post-adolescentes avisées.


Provocation et dérision 


Car les étudiantes chiliennes - soutenues par une partie de leurs camarades masculins - ne se contentent pas d’imiter leurs ainées ukrainiennes. En marge de la dernière manifestation, des femmes ont fait sensation en exhibant leurs fesses nues, agrémentées d’une simple queue de cheval factice, face à un camion d’assaut des Carabineros, les gendarmes locaux. Un acte militant empreint d’humour et de dérision, dont l’objectif était sensiblement de choquer non sans un certain second degré. “Toutes les 5 minutes, ils nous traitent péjorativement de jument dans la rue. Personnellement, je vois dans cette action une réappropriation de cette insulte.” décrypte sur Twitter Kena Lorenzini, intellectuelle et activiste chilienne qui juge cette performance forte et puissante.

Plus loin dans le cortège, un autre groupe de jeunes femmes optent pour un registre d’action moins humoristique, grimées en figures morbides. Le visage peint en blanc, les cheveux voilés et les jupes remontées, elles dévoilent le regard fixe une culotte ensanglantée, allégorie de l’horreur des violences sexuelles et des avortements clandestins dont leurs pairs sont quotidiennement victimes. D’autres relatent ce calvaire factuellement, sur des panneaux qu’elles portent façon homme-sandwich, décrivant en quelques mots des cas de féminicides impunis. “Je suis Fernanda Castillo, j’ai 23 ans. Mon ex est accro à la coke et quand il est drogué, il me frappe et me viole. Un jour, il s’est surpassé et m’a tuée.” peut-on lire sur l’une. “Je suis Catalina Diaz, j’ai 21 ans. J’étais à une fête avec mon petit copain, mais j’avais sommeil, je suis montée me coucher. Quand je me suis réveillée, 4 de ses amis étaient en train de me violer. Ils m’ont tuée.” lit-on sur une autre. Des faits dramatiques, réduits au silence, qui font de cette grammaire protestataire à la violence symbolique une impérieuse nécessité. “Cette mobilisation a explosé au visage de tout le monde parce qu’il y a beaucoup de ressentiment, beaucoup de choses accumulées.” a détaillé Araceli Farias, étudiante à l'Université catholique de Santiago, à nos confrères de l’AFP.


“¡Basta Ya!”


Si la dérision et la provocation font historiquement partie du registre d’action féministe, les performances observées lors des diverses manifestations chiliennes sont à la hauteur de l’insécurité ressentie par toutes les femmes du pays. "Nous sommes toutes victimes de la précarisation: étudiantes, migrantes, mères et travailleuses dans la rue ! " clamaient-elles dans la rue mercredi dernier. Bien que ce soulèvement féministe puise sa source dans les universités et les scandales de harcèlement sexuel dont elles ont été entachées, c’est en effet toute la société chilienne qui souffre de ce machisme destructeur. En 2017, 38% des Chiliennes estimaient ainsi avoir été victimes de violences physiques selon les chiffres du Ministère de la femme et 230 cas de violences sexuelles ont été recensés par la COFEU (Coordination Féministe Universitaire). “Ce n’est pas seulement un problème universitaire, c’est un problème social.” souligne l’une de ses dirigeantes, Amanda Mitrovic, qui dénonce notamment le vide législatif concernant le harcèlement sexuel hors sphère professionnel.

Problème : quand elle ne se rendent pas complices de ces crimes par leur inaction, les autorités chiliennes, politiques et éducatives, se retrouvent régulièrement sur le banc des accusés. C’est ainsi que fin avril, un professeur de l’Université de Valdivia, situé dans le sud du pays écope d’un licenciement au faux-airs de parachute doré, après avoir été accusé de harcèlement sexuel par une employée. Quelques semaines plus tard, c’est Carlos Carmona, enseignant de la faculté de droit du Chili à Santiago et ex-Président du Tribunal Constitutionnel, qui se trouve accusé de harcèlement sexuel par une étudiante. La goutte de trop, dans un système universitaire supervisé par Gerardo Varela, un Ministre de l’Education aux opinions ouvertement sexistes. L’homme qui estime que les femmes ne subissent au quotidien que de “petites humiliations et discriminations” a récemment nommé un chef de service juridique connu pour ses positions contre la diversité sexuelle et la légalisation du droit à l’avortement. 

Le président conservateur Sebastian Piñera lui-même s’est illustré par le passé par des propos machistes, dont il s’est d’ailleurs excusé lors de la présentation de “l’Agenda de la Mujer”, un plan d’action gouvernemental en faveur de l’égalité hommes-femmes. “Nous n'avons pas été justes envers les femmes de notre pays, j'ai aussi fait des erreurs et je ferai tout mon possible pour les corriger", a assumé ce fervent opposant à l’avortement, avant d’annoncer une politique de “tolérance zéro face à tout abus, discrimination ou maltraitance infligée à une femme.” Au programme ? Une douzaine de propositions, principalement institutionnelles, jugées toutefois insuffisantes par 45% de la population (sondage Cadem, 28 mai 2018). Et pour cause, le dispositif manque cruellement de répondre aux revendications de la rue, notamment en termes d’éducation. “Piraña, Piraña, ton agenda ne me représente pas ! ” ont alors répondu les quelque 15 000 femmes réunis lors de la dernière manifestation du 6 juin. De quoi faire de cet hiver austral un véritable Printemps chilien.


Alexandra Pizzuto




 

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