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ORNITHOLOGIE - Une importante découverte au Chili

Par Lepetitjournal Santiago | Publié le 18/08/2015 à 22:10 | Mis à jour le 19/08/2015 à 08:54

Le Chili rassemble une grande variété de faune aviaire. Les différents milieux naturels et les divers climats du pays permettent à presque 500 espèces d'oiseaux d'y vivre ou d'y séjourner lors de leur migration. Certaines espèces sont encore mal référencées car trop discrètes. Mais une espèce vient de dévoiler un de ses grands mystères à des ornithologues chiliens: l'océanite de Markham.


Fabrice Schmitt, ornithologue français, est installé au Chili depuis 10 ans. Il est membre de l'association ROC (Red de Observadores de Aves de Chile) qui a contribué à la découverte des premières colonies chiliennes d'océanites de Markham. Leur découverte n'a pas encore été publiée mais il accepte de nous dévoiler quelques informations.

Océanite de Markham

Lepetitjournal.com/Santiago : Pouvez-vous nous présenter l'océanite de Markham ?
?Fabrice Schmitt : L'océanite de Markham est un petit oiseau marin de 21 à 23 cm de long, communément observé en mer, depuis le nord du Chili et jusqu'au centre du Pérou. Il est entièrement brun sombre, avec une barre crème en travers de l'aile. Sa queue est fourchue. ?Le biologiste péruvien Garcia-Gordos a étudié l'océanite de Markham au Pérou, et selon ses recherches cet oiseau se nourrit en majorité de poissons et de céphalopodes, et de quelques crustacés.


Quel était l'intérêt particulier de l'association ROC pour l'océanite de Markham ?
Il s'agit d'une espèce extrêmement mystérieuse. L'une des 63 espèces au monde pour lesquelles BirdLide International considère ne pas disposer d'assez d'informations pour pouvoir déterminer son statut de conservation. Personne n'avait jusque-là réussi à savoir où cet oiseau se reproduisait au Chili, et une seule petite colonie avait été découverte au Pérou. On imaginait que l'espère se reproduisait dans le nord du Chili puisque chaque année des centaines de poussins à peine volants sont trouvés à Iquique et Arica, et on imaginait que sa reproduction était avait probablement lieu entre juillet et décembre. Depuis des années, de nombreux ornithologues pensaient que son habitat de reproduction pourrait être le désert d'Atacama, l'endroit le plus aride de la planète !


En effet, un environnement peu hospitalier ! D'où est née cette hypothèse ?
Chaque année on trouvait des cadavres et de nombreuses ailes dans le nord du Chili. Je m'explique. Les jeunes oiseaux, inexpérimentés, sont attirés vers les lumières artificielles. Ils arrivent à grande vitesse et s'assomment mortellement contre les poteaux. Les charognards, notamment l'Urubu à tête rouge, n'ont plus qu'à se servir, tout en délaissant les ailes. On connaissait l'existence d'un endroit où on avait retrouvé des centaines d'ailes, on ne pouvait donc pas douter que la colonie était proche !


Vous décidez alors de partir investiguer sur le terrain ?
Le coup d'envoi a été donné en 2013 après la réception d'une bande sonore. Un biologiste avait enregistré des chants d'oiseaux dans le désert. Il n'avait pas d'autre information à nous donner sur ces oiseaux puisqu'il avait procédé à l'enregistrement de nuit. On a étudié cette bande-son et on s'est concerté avec plusieurs spécialistes. On est tombé d'accord sur le fait que c'était le chant d'un oiseau marin, très proche de celui de l'océanite. On y a vu une opportunité à ne pas manquer ! Très emballés, on est parti rapidement pour une première expédition dans le désert d'Atacama. La chance nous a souri immédiatement. A peine nos recherches débutées au sud d'Arica, on a découvert toute une série d'indices nous amenant à une colonie de reproduction : des empreintes à l'entrée de cavités, de vieux poussins momifiés et on a même entendu des cris de poussins, sans toutefois pouvoir les observer.


                                          Terrier de reproduction des océanites de Markham dans la croûte de salpêtre - © R. Barros


Les océanites nichent donc dans des cavités ??
Oui, ce sont des cavités naturelles formées dans le sol, dans la croûte de salpêtre, un nitrate de potassium. Cette croûte est une aubaine pour ces oiseaux. Elle est très dure. Elle offre donc une protection parfaite contre les rudes conditions désertiques comme le soleil, les vents et les nuits glaciales. Mais surtout elle protège les ?ufs et les poussins des prédateurs qui ne peuvent pas la casser cette croûte de sel pour accéder aux nids.


Sauriez-vous estimer la population de la colonie que vous avez découverte ? ?
On estime que cette croûte de salpêtre offre un habitat de reproduction pour des milliers de couples d'océanites ! On parle d'une zone de plus de 400km². On aimerait pouvoir commencer l'estimation et le suivi de ces colonies au plus vite, mais les financements font défaut.


                                                   Zone de reproduction des océanites de Markham dans le Salar Grande - © R. Barros


Mais comment se fait-il qu'aucun ornithologue n'ait réussi à découvrir un site où il y a autant d'individus ?

Plusieurs ont essayé mais ont malheureusement échoué. Il ne faut pas oublier que nos recherches ont lieu dans le désert, un environnement difficile. Les dernières recherches poussées avaient eu lieu en 2000, réalisées par l'ornithologue américain Mike Brook. Il avait passé presque un mois à prospecter et n'avait pas découvert le moindre site de reproduction.


Une colonie de milliers d'individus n'est-ce pas bruyant ?
Un peu, et uniquement en début de la période de reproduction. Les oiseaux vocalisent lors de la formation des couples et de l'appropriation des cavités. Ensuite, une fois qu'ils couvent et qu'ils alimentent les poussins, les colonies sont totalement silencieuses.


Après ces découvertes, quels sont les objectifs de votre association ROC ??
De nombreuses colonies que nous avons découvertes sont directement menacées par l'exploitation minière, les infrastructures routières, l'activité militaire et les lumières artificielles. A titre d'exemple, on a trouvé une compagnie minière en activité au plein c?ur d'une colonie. Une route traverse l'une des colonies. Et plusieurs milliers d'océanites se tuent chaque année, attirées par les lumières des villes ou de certaines industries. Il est important que le gouvernement chilien prenne conscience des menaces sur ces espèces et prenne les mesures nécessaires pour assurer leur survie. Nous recherchons également des financements pour poursuivre nos recherches. Nous aimerions notamment équiper quelques individus de mini-GPS afin de pouvoir suivre leurs déplacements et découvrir leurs zones de pêche.
Propos recueillis par Jennifer Roux (lepetitjournal.com Santiago) ? mercredi 19 août 2015

L'association Red de Observadores de Aves de Chile (ROC) propose régulièrement des sorties gratuites, des activités d'éducation à l'environnement et de nombreux suivis scientifiques. Pour plus d'informations: www.redobservadores.cl

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