Édition internationale

LES 33 - Entre dure réalité et fiction

Écrit par Lepetitjournal Santiago
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 24 août 2015

 Le Chili, premier producteur mondial de cuivre, s'est retrouvé au c?ur de l'actualité internationale en 2010 après l'enterrement accidentel d'un groupe de mineurs vivants.

Le 5 août 2010, à 45 km de CopiapÓ, 33 mineurs se retrouvent prisonniers à la mine de cuivre et d'or de San José, vieille de plus de 120 ans. Vers 2 heures de l'après-midi, un effondrement de la mine les isole, à plus de 700 m sous terre, et à 5 km de l'entrée de la mine. Les mineurs sont âgés de 19 à 64 ans. 32 sont de nationalité chilienne et un de nationalité bolivienne.
L'équilibre de la structure de la mine s'est rompu. C'est un accident commun dans les mines chiliennes. Souvent, ce sont de « simples » éboulements qui peuvent être dégagés en une journée grâce aux engins de la mine. Mais cette fois-ci, c'est la structure interne de la mine qui s'est effondrée. Un pan entier de diorite (une pierre très dure qui a permis le maintien de la structure malgré 120 ans d'exploitation) s'est décroché depuis les hauteurs de la mine. Cette masse colossale représente deux fois le volume de l'Empire State Building à New York.

Sauvetage des 33 mineurs à la mine de San José

Il s'écoule 17 jours pendant lesquels les mineurs ont eu espoir, malgré l'angoisse, que des recherches étaient toujours en cours. 17 jours de poussière et de chaleur humide (40°C) avant que le monde extérieur établisse un premier contact avec eux. Un soulagement : le monde sait qu'ils sont en vie ! Mais une terrible épreuve psychologique commence pour eux et pour leurs proches. Personne ne sait comment les remonter à la surface.

Leur enfer va durer au total 69 jours. Un plan sauvetage est entrepris par des ingénieurs chiliens et deux entreprises étrangères. Le projet est compliqué et incertain. 33 jours de forage seront nécessaires pour atteindre la cavité où se sont réfugiés les mineurs. Leur extraction se fera grâce à une capsule qui plongera dans un trou de forage étroit et ne permettra de remonter qu'un seul mineur à la fois. La capsule sera baptisée « Phénix », un nom chargé de sens puisqu'il symbolise la « renaissance ».

Capsule Phénix 2

L'effondrement des galeries
Les mineurs avaient averti les responsables de la mine trois heures avant de se retrouver bloqués sous terre. Ils avaient entendu des bruits sourds inhabituels et avaient demandé à regagner la surface. La direction avait ignoré leur requête.

La vie sous terre
En attendant une hypothétique remontée, les mineurs s'organisent. Ils se structurent. Les experts médicaux, spécialement les psychologues, s'accordent sur le fait que la survie de chacun a été possible grâce à l'instauration d'un système hiérarchique où tous avaient une place et une mission. Ils ont gardé autant que possible l'esprit occupé. Ils ont contribué au déblaiement des débris de forage, 180m³ de gravats, soit huit tonnes par jour. Un travail en continu réussi par une rotation d'équipe.
Dès le 22 août, un système de sondes est mis en place. Il permet d'acheminer aux mineurs des vivres, des vêtements, du courrier, une caméra, des jeux, et même des patchs nicotines pour les fumeurs. Un des miniers qui a un savoir-faire médical est chargé de les vacciner contre le pneumocoque, le tétanos, la diphtérie et la grippe.

Les familles des 33 hommes se sont installées à proximité du site. Leur campement prend le nom d' « Esperanza » (« Espoir »).

 Le premier signe de vie des mineurs, le 22 août 2010

Le plan de sauvetage et la préparation à leur extraction
Un conduit existant, de 35 cm de diamètre, a été utilisé comme guide pour le forage définitif. Il a été élargi pour que la capsule de 54 cm de diamètre et 4 m de long puisse être introduite. Le forage a progressé de 15 à 20 m par jour. 24 heures seront nécessaires pour extraire les 33 mineurs. Et quelques heures supplémentaires pour remonter les cinq secouristes descendus préparer l'opération.

Les hommes ont suivi un coaching psychologique pendant quelques semaines en vue de leur sortie. Et pour cause : le Chili les attend en héros nationaux ! Ce qui implique une intense sollicitation des médias nationaux et internationaux. Pour les préparer au mieux à affronter la frénésie médiatique, les mineurs ont été entraînés à répondre à des interviews. La situation des ces hommes et le suspens autour de leur extraction fascinent, à leur façon, le monde entier.

L'ordre de sortie des mineurs a été préétabli et étudié très minutieusement. Les hommes en meilleure santé et les plus charismatiques sortiront en premier afin de d'assurer un maximum d'émotions au public et aux médias. Les mineurs en mauvaise condition physique suivront. Et les derniers secourus seront les hommes en bonne condition qui peuvent avoir un rôle déterminant durant le sauvetage. Le dernier sera le responsable d'équipe, Luis UrzÚa.
Pour la remontée, chaque mineur sera équipé d'électrodes qui contrôleront en direct sa fréquence cardiaque et respiratoire. Il aura une lampe frontale et des lunettes de soleil pour affronter la lumière extérieure. A sa sortie, chaque mineur devra se soumettre à un examen médical complet à CopiapÓ.

 

Le déferlement médiatique
A 800 km au nord de Santiago, CopiapÓ devient une attraction médiatique. 150 journalistes couvrent l'accident depuis presque deux mois. Ils seront plus d'un millier le jour de l'extraction. Après autant de temps sur place, alimenter leurs sujets devient difficile. Mais à aucun moment, il n'est question de rentrer à la capitale au cas où un événement inattendu surviendrait. Les familles des mineurs se prêtent au jeu, enchaînant les interviews, elles répètent les mêmes réponses. Elles disent accepter la situation car elles sont persuadées que la présence des médias a forcé le gouvernement à s'investir pour tenter d'extraire leurs hommes.

 

La vie après leur sortie
Les projecteurs ont éblouis brutalement ces 33 hommes sortis des entrailles de la terre. Ils les ont aveuglé et les ont délaissés ainsi. Toute l'attention s'est envolée comme le vent balaie le désert d'Atacama, rapide et brutal.

Leur réinsertion personnelle et professionnelle est difficile. Certains noient leurs maux dans l'alcool et autres addictions. Quelques-uns continuent d'être suivis par des thérapeutes et prennent des antidépresseurs. Pour l'un des psychiatres, Rodrigo Gillibrand, les mineurs ont des symptômes post-traumatiques qui peuvent s'avérer chroniques. Selon lui, leur situation est très similaire à celle dont ont souffert les vétérans de guerre: manque de sommeil, angoisse, troubles affectifs, etc.

« Les 33 » peinent à retrouver du travail. Soit il leur est impossible de redescendre dans les profondeurs de la terre, soit les entreprises minières ne veulent pas prendre le risque de les embaucher de peur d'un incident médical. Voici pour la version officielle des compagnies minières. Il semble tout de même plus vraisemblable que l'inexistence de leur recrutement soit due à l'appréhension des employeurs sur un autre point : les mineurs pourraient dénoncer les mauvaises conditions de sécurité de leurs mines. Ainsi, depuis cinq ans, certains n'ont pas travaillé.

L'année dernière, Lepetitjournal.com de Santiago avait mené l'enquête. Il en ressortait que seuls six avaient réussi à gagner un peu d'argent en racontant leur version de histoire. Aujourd'hui, la plupart d'entre eux sont sans argent, voire devenus plus pauvres qu'avant. Ils pensaient pourtant à une nouvelle vie. A peine sauvés de la mine, un riche entrepreneur chilien, Leonardo Farkas, avait versé à chacun 10 000 ? et leurs avocats se préparaient à aller en cour pour demander une réparation de 500 000 dollars par mineur, ainsi qu'une retraite anticipée.
La compagnie San Esteban (exploitante de la mine de San José) et l'État chilien ont été poursuivis pour négligence. En 2013, le verdict du procès accordait une indemnité à 14 des mineurs: les plus âgés et les plus atteints psychologiquement. Cette pension correspond à deux fois le salaire minimum chilien (soit 480 000 pesos) ? moins que ce qu'ils gagnaient en allant à la mine.

Les 19 autres mineurs n'ont pas eu gain de cause. Le jugement, inéquitable, a creusé les dissensions existantes entre quelques-uns. Le mineur Pedro Cortez dira « 33 personnes sont entrés dans une mine mais nous n'avons pas sorti 33 amis ».

Les conditions de travail et les mesures de sécurité

Ces 33 hommes sont des miraculés. Chaque année, due à des conditions de travail déplorables, une trentaine d'hommes meurent dans les mines chiliennes. Quelque 80 accidents, parfois mortels, ont été signalés à la mine de San José depuis le début de son exploitation. Cet accident qui a finalement connu une issue heureuse est presque irréel.
Pour un bref instant, cet événement a permis de mettre en lumière l'absence du respect des règles de sécurité. Cette responsabilité incombe aux propriétaires de mines et à l'État chilien. La mine de San José n'avait ni sortie de secours ni cheminée d'aération comme l'exige la réglementation et n'était équipée que d'une seule rampe d'accès. Avant l'accident des « 33 », la mine avait fermé pendant un an suite à de multiples éboulements et incidents, et sa réouverture n'avait entrainé aucune nouvelle mesure de sécurité. Selon le journaliste Christian Rudel, la poursuite de l'exploitation de la mine, dans ce genre de cas, est rendue possible par la corruption. Riche en minerais divers, en particulier en cuivre (prix du marché mondial 2015: 5 835 dollars la tonne) et en or (1 180 dollars les 30 grammes), la mine de San José a tout intérêt à rester ouverte, même s'il peut en coûter des vies humaines.

 

Le procès
Les dirigeants de la mine San Esteban n'ont pas été condamnés pour négligence. Après trois ans d'enquête, le Ministère public a estimé qu'il n'y avait pas assez de preuves et d'antécédents pour les condamner. Plusieurs personnalités du monde politique se sont indignées comme l'ancien Ministre des Mines, Laurence Golborne, qui était en fonction et qui s'est beaucoup investi lorsque les mineurs étaient retenus captifs. Golborne a qualifié d'« incroyable » la décision et il a rappelé que l'entreprise n'avait pas adopté les mesures de sécurité imposées par les autorités.
L'État chilien a pu être poursuivi puisqu'il a une responsabilité en tant que gérant du développement des mines de cuivre du pays depuis 1971, une nationalisation instaurée sous Allende.

 

Les impacts sur l'industrie minière
Le Chili extrait plus d'un tiers de la production mondiale, ce qui représente 50% de ses exportations et 20% de son PIB. Le 27 juillet dernier, le cours du cuivre s'effondre et atteint son plus bas niveau depuis six ans. Cette chute risque de toucher les petites mines. Deux cas de figure possibles : les mineurs vont encourir plus de risques afin de satisfaire les exigences de quotas de leurs employeurs ; ou les mines seront contraintes d'arrêter leurs activités pour manque de rentabilité.?

 

A qui a profité la situation des mineurs ?
Le calvaire vécu par ces 33 hommes, pendant plus de deux mois, a été un excellent tremplin pour l'ex-Président Sebastian Piñera qui, au moment du sauvetage, fera un bond dans l'opinion publique : il atteindra 83% d'opinion favorable dans les sondages. Un record. Il faut dire qu'il a été très réactif dès le début de la situation en commandant du matériel de forage spécifique à l'étranger et en se mettant en relation avec la NASA pour gérer l'isolement des mineurs.

La marque Oakley s'est offerte quant à elle une belle publicité en offrant aux survivants des lunettes de soleil sur mesure pour protéger leur rétine dès leur sortie, après deux mois de quasi-obscurité. Selon le magazine Le Point, grâce à l'auditoire international qui a suivi le sauvetage pendant 24 heures, Oakley aurait économisé 40 millions de dollars de frais marketing.

 

Le film
Le film Los 33 redonne de la lumière à ces hommes, un peu d'éclat. Mais leur réalité n'est pas celle d'Hollywood. La réalisatrice mexicaine Patricia a réussi à obtenir un casting d'acteurs de renom pour interpréter les protagonistes de l'histoire. Mais le film de deux heures compresse trop l'histoire et transforme certains évènements. Pourtant basé sur le long travail d'enquête d'Héctor Tobar, le film n'est finalement pas très fidèle au livre « Les 33, la fureur de vivre ».
Certains mineurs se sont montrés réticents face à la sortie du film et n'ont pas souhaité participer à l'avant-première, internationale, qui s'est déroulée au théâtre de Las Condes, le 05 août dernier. Le chef d'équipe, le mineur Luis Urzúa a fait savoir qu'il « ne souhaitait pas participer à ce show », estimant que ses droits de propriété de l'histoire n'ont pas été respectés. La plupart des 33 sont surtout inquiets de rien percevoir des recettes du film.

A défaut d'être fidèle à la réalité, ce film pourrait rappeler au gouvernement chilien que la situation et les mesures de sécurité ont peu évolué depuis les promesses politiques de 2010.

Jennifer Roux (www.lepetitjournal.com/santiago) - Lundi 24 août 2015

 

Pour en savoir plus sur l'histoire des 33 mineurs chiliens :

Le livre Les 33, la fureur de vivre de Héctor Tobar, aux éditions Belfond, 2015

Le film Los 33, actuellement au cinéma

Le musée de Colchagua (salle El gran rescate), à Santa Cruz
Ouvert tous les jours de 10:00 a 18:00 hrs.

Musée de Atacama, à Copiapó,
Ouvert du lundi au samedi

logofbsantiago
Publié le 23 août 2015, mis à jour le 24 août 2015
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