Édition internationale

GAGNANT-Le meilleur récit Air France/KLM

Écrit par Lepetitjournal Santiago
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 13 novembre 2012



Joaquim Vidal est le gagnant de notre concours "Racontez nous un souvenir de voyage depuis Santiago avec Air France". Son récit, inattendu et authentique nous a ému. Ce Chilien qui vit en France depuis 25 ans et ce fameux voyage avec Air France, retourne régulièrement dans son pays: "là bas je ne fais que critiquer durement le Chili, que je défends
bec et ongles en France. Ici c'est pareil, je râle, en bon français, contre tout et tous, et à l'étranger je suis tellement fier de la France", nous écrit -il de Paris. Sans doute beaucoup se reconnaîtront dans son récit.






"C'était aux alentours de 14 h le lundi 16 août 1982. On roulait à toute

allure en direction de l'aéroport. Le soleil brillait dans le ciel,
exceptionnellement, bleu foncé de Santiago, la cordillère était entièrement
enneigée et elle me sembla d'autant plus belle que je ne l'avais pas vu
depuis le 16 décembre 1981, exactement huit mois auparavant. 
La voiture pénétra directement sur les pistes et j'ai vu au loin le
majestueux 747 d'Air France au milieu du tarmac. C'était le vol AF 62 à
destination de Paris. A l'époque à Pudahuel il n'y avait pas de passerelle
au contact des appareils. On m'a fait monter les escaliers jusqu'à l'une des
portes de l'avion et là, on m'a enlevé les menottes, on m'a enfoncé un
passeport chilien dans une poche et on m'a poussé à l'intérieur de l'avion.
Après huit mois de prison dans la "Carcel Publica", la Cour d'appel de
Santiago m'avait condamné à une peine de 541 jours de bannissement,
apparemment pour la dictature de Pinochet je devenais moins encombrant en
exil plutôt qu'en prison.

En franchissant le seuil de la cabine j'ai senti que j'entrais
symboliquement dans la France et une vague sensation de sécurité m'envahit.
Pourtant, quelques instants avant lorsque j'ai demandé à l'agent de la
CNI (police politique de Pinochet) de me remettre ma carte d'identité
chilienne, que j'avais aperçue entre ses mains dans la voiture, et que je
n'avais pas non plus vue depuis mon arrestation, il m'a répondu d'un ton
intimidateur qu'un de ses collègues voyagerait avec moi, et qu'il me la
remettrait en arrivant à Paris, donc je n'étais qu'à moitie rassuré...

 J'ai gagné ma place et à travers le hublot je croyais deviner sur la
terrasse de l'aérogare parmi la foule des mains qui s'agitaient, celles de
ma famille et de mes amis, tristes de me voir partir en exil et heureux de
me savoir en liberté enfin. Je ne pouvais pas m'en rejouir songeant à tous
mes camarades restés en prison. Je me suis écroulé sur mon siège et tout
d'un coup je me suis permis, ce que je ne m'étais pas autorisé depuis mon
arrestation, je me suis mis à pleurer comme jamais de ma vie ou presque...
Oui j'avais eu mal, oui j'avais eu peur, oui j'avais parfois souffert en
prison. J'étais un étudiant de 22 ans qui avait manifesté dans la rue pour
dénoncer la violence à l'intérieur de la fac, et pour cela on m'avait tiré
une balle à bout portant. Violemment interrogé malgré ma blessure, et comme
je n'ai rien dit on m'a emprisonné pendant huit mois avec des délinquants de
droit commun, j'avais survécu à 15 jours de cachot en cellule d'isolement et
participé à des grèves de la faim. Nous n'étions qu'une trentaine de
prisonniers politiques ("délinquants subversifs"pour la dictature), noyés
au milieu de plus de 4500 délinquants de droit commun. Et mon histoire etait
pourtant d'une terrible banalité pendant la dictature. ( )

Les policiers sont restés à coté de l'avion jusqu'à la fermeture des portes.

J'avais le coeur bien serré au moment du décollage, jamais je n'avais trouvé
le Chili aussi beau qu'au moment de le quitter. Une heure après une belle
hôtesse m'a amené mon premier repas digne de ce nom depuis 8 mois, 100%
garanti sans cafards ni rats, et elle m'a proposé du vin!!, une denrée très
rare en prison, et du bon vin français en plus, et bien qu'à l'époque je ne
buvais pas d'alcool, (je me suis rattrapé depuis), j'ai accepté, je croyais
avoir des raisons, peut-être à tort, de fêter ce qui venait de
m'arriver. Toute souriante elle m'a amené une petite bouteille de vin et
elle m'a demandé très poliment de la lui payer 5 dollars...., eh oui,
c'était Air France en 1982 en classe économique. Ils se sont bien améliores
depuis.

A l'époque l'itinéraire normal des vols d'Air France était :

Santiago-Buenos Aires-Montevideo-Sao Paulo-Rio de Janeiro-Paris, parfois il
y avait aussi des escales à Monrovia ou Dakar. Mais à cause de la guerre des
Malouines, qui avait débuté le 2 avril 1982 ( ), Air France avait tout juste le droit de survoler
l'Argentine. Donc nous avons fait le vol direct Santiago-Rio de Janeiro.
Peut-être à cause de cette même guerre en atterrissant nous avons été
escortés par des voitures de police et des camions des pompiers. En 1982 le
Brésil n'était pas beaucoup plus démocratique que le Chili, et parano comme
j'étais je me voyais déjà disparaître entre les mains d'un escadron de la
mort quelconque, je ne voulais même pas quitter l'appareil, de peur. Mais
finalement tout s'est bien passé, et j'y ai survécu.

On a fait le plein de Français à Rio, l'avion était rempli. Les
quelques chiliens en costard-cravate (eh oui à l'époque les chiliens
prenaient l'avion en costume, sauf moi évidement, le tailleur de la prison
était trop débordé..., mais non c'est une blague!) semblaient ridicules face
aux Français en bermudas et tongues avec 35°C et 90% d'humidité.

Le lendemain nous avons atterri à Paris à 11h du matin sous une pluie
battante, je ne parlais pas un traître mot de français, je n'avais pas
d'argent, ni d'amis ni de famille, mais cela est une autre histoire...
J'ai conservé soigneusement l'étiquette de ma valise, le menu et les
couverts de mon plateau repas en souvenir de ce voyage.

Finalement je suis resté interdit de séjour au Chili pendant plus de 5 ans.
J'ai été l'un des derniers chiliens en France à être autorisé à rentrer.

 En décembre 2003 j'ai à nouveau pris un vol Air France pour le Chili, cette
fois j'étais en classe affaires, (on avait été surclassés à cause du surbook
et pour une fois, je n'ai pas payé le vin) en compagnie de mon dernier
grand-amour-de-ma-vie et de mes 2 enfants, j'allais là bas, entre autres
choses, pour témoigner devant la commission Valech, dite de "Prison et
Torture", j'ai du déballer toute mon histoire, j'ai, évidemment, rechialé un
max, (eh oui, vous avez compris que je suis un sentimental) et ils m'ont
demandé pardon..... Un an après, sous le N° 26262, j'ai été reconnu
officiellement victime de prison et torture par le gouvernement chilien, je
pouvais commencer, à mon tour, aussi à pardonner.... La boucle était
bouclée, et Air France était aux deux bouts de ce périple qui n'est pas
encore terminé.

Pendant ces 25 ans de séjour en France j'ai pris moultes fois Air France,
loisirs ou travail, et je vous promets que chaque fois que je rentre dans la
cabine je ressens la même chose que j'ai ressenti ce froid lundi 16 août
1982, je me sens submergé par l'émotion, et envahi par une vague saveur de
liberté..."
Récit de Joaquim Vidal (www.lepetitjournal.com Santiago) vendredi 27 juillet
Un billet AR Santiago/Buenos Aires lui est offert par Air France


logofbsantiago
Publié le 27 juillet 2007, mis à jour le 13 novembre 2012
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos