Édition internationale

DISPARITION - Gonzalo Rojas, "plus vivant que jamais"

Écrit par Lepetitjournal Santiago
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

Lundi dernier, Gonzalo Rojas, figure littéraire contemporaine parmi les plus célèbres du Chili, est mort à l'âge de 93 ans. Sa biographe et traductrice française Fabienne Bradu s'est exprimée mardi dans la Tercera* sur ses liens avec le poète et l'importance de son ?uvre pour le continent hispano-américain. Lepetitjournal.com vous propose de (re)découvrir quelques poèmes à la fin de l'article

(photo crédits lematin.ch)

Fabienne Bradu était la traductrice et l'amie du poète Gonzalo Rojas, un poète pas facile à traduire! Avec des rythmes de phrases très particuliers et des mots toujours métaphoriques, Gonzalo Rojas est l'une des figures littéraires contemporaines parmi les plus connues au Chili. Poète de l'amour, de l'érotisme et de la mort, il a reçu de nombreuses distinctions comme le Prix National de Littérature du Chili en 1992 et le Prix Cervantes en 2003, la plus grande distinction littéraire espagnole. Comme tout amoureux des beaux mots, il avait ses préférés : Relámpago (éclairs), éxtasis (extase), mísero (misérable), vértigo (vertige), diáfano (diaphane), áspero (rugueux), sílaba (syllabes) ou encore oxígeno (oxygène).

Résidant au Mexique depuis 1978, c'est là que Fabienne Bradu a connu le poète "C'était le jour de la mort d'Octavio Paz. Une étrange rencontre dans laquelle se sont mêlées les larmes, la tristesse et le réconfort des mots du poète chilien qui parlait au nom de la poésie. Je connaissais déjà un peu son ?uvre, et la personne, je me suis mise à le lire de plus en plus, à le traduire en français, à penser et à profiter de la poésie plus que de l' 'étudier', à écrire sur son ?uvre et finalement à dédier tous mes efforts et mes insomnies à sa poésie et à sa vie", raconte Fabienne Bradu à la Tercera*.

A la fin de l'année 1999, elle part s'installer à Chillán où il vivait depuis son retour d'exil, en 1979,  pour écrire une première biographie du poète Otras sílabas sobre Gonzalo Rojas, publié en 2002, que l'on peut considérer comme un préambule de la nouvelle biographie. La traductrice trouve ce premier projet "raté".  Depuis 2010, Fabienne Bradu travaille sur une nouvelle biographie de Gonzalo Rojas.

Comment avez-vous abordé sa biographie ?

Comme toutes les biographies, celle de Gonzalo Rojas est un travail complexe du fait de l'envergure de son ?uvre, de la critique écrite autour d'elle, et comme dit son fils Gonzalo : de son "incroyable" vie qui coïncide presque avec un siècle. On dit que la plus grande trahison d'une biographie est de laisser en "lettres mortes"  une vie qui a été vécue avec passion, comme c'est le cas pour Gonzalo Rojas. C'est là que réside le plus grande risque et la plus grande difficulté de ce projet.

Il reste encore du temps avant la publication. Il y a beaucoup de travaux de recherches à effectuer et, en plus, il reste à l'écrire. Je ne préfère pas me risquer à fixer un délai. Si Gonzalo Rojas m'a appris une chose, parmi beaucoup d'autres, c'est de ne pas se presser et de n'accepter aucune pression qui pourrait être en défaveur de la qualité du résultat. Au moins, la mort met un point final au sens d'une biographie : c'est-à-dire, la connaissance du poète et de son ?uvre. C'est une distance nécessaire qui aide à relativiser la tristesse de la disparition d'une personne. Mais, dans le cas de Gonzalo Rojas, je ne crains pas l'oubli ou l'extinction de son ?uvre : elle est plus vivante que jamais

L.G, d'après la Tercera (www.lepetitjournal.com Santiago) lundi 2 mai 2011

L'Eternité

Sans rien à dire, mais profondément                                                              
éclaté, mon esprit vide
pleure son malheur
d'être un souffle noir sur les roses blanches,
d'être un gouffre par où s'abîme
le rire de l'amour, dont les deux lèvres
sont la femme et l'homme.

J'ai mal de les voir forts et satisfaits
se jurer un paradis dans le marécage
de la nuit terrestre,
extasiés de s'épier et de se humer
comme les morts : seuls.

« Oh ! amants : ne dormez point jusqu'à l'aurore,
jusqu'au soleil qui remplacera votre furie
et entrera par les rideaux pour baiser vos yeux.
Ne dormez point, Jeunesse, car la Vieillesse
vous épie derrière la fenêtre
avec son visage invisible. »

« Ne dormez point, continuez
votre lutte, trempez
sans cesse vos armes séductrices
avec le toucher insatiable, avec la soif
du premier ouragan, à feu et à sang.
Ne dormez point. Que la furie
vous délivre de mes mains assassines. »

« Je suis votre peste. Je suis
celui qui vous souffle à l'oreille la vérité de la terre,
ses funestes desseins :
j'ai perdu mon corps, car je suis la voix
des corps perdus. »

« Ne dormez point jusqu'au soleil.
Ne dormez point, mes merveilleux amants. N'écoutez point
les vagues de l'abîme. »

Tous me voient et m'entendent,
tous me craignent, tous ceux qui souffrent du temps
comme un cauchemar indéchiffrable,
et tous me demandent qui je suis, mais en vain :
mon masque est la nuit.

Extrait de La Misère de l'Homme, 1948 (traduction de Fabienne Bradu disponible à Institut Franco-Chileno et à la Librairie Française)

Sin tener qué decir, pero profundamente
destrozado, mi espíritu vacío
llora su desventura
de ser un soplo negro para las rosas blancas,
de ser un agujero por donde se destruye
la risa del amor, cuyos dos labios
son la mujer y el hombre.

Me duele verlos fuertes y felices
jurarse un paraíso en el pantano
de la noche terrestre,
extasiados de olerse y acecharse
como los muertos, solos.

"Oh amantes: no durmáis hasta la aurora,
hasta que el sol reemplace vuestra furia
y entre por las cortinas a besaros los ojos.
No durmáis, Juventud, que la Vejez
os espía detrás de la ventana
con su cara invisible".

"No durmáis, proseguid
vuestra lucha, templad
sin cesar vuestras arma seductoras
con el tacto insaciable, con la sed
del primer huracán, a sangre y fuego.
No durmáis. Que el furor
os libre de mis manos asesinas".

"Soy vuestra peste. Soy
el que os sopla al oído la verdad de la tierra,
los designios aciagos:
he perdido mi cuerpo, porque yo soy la voz
de los cuerpos perdidos".

"No durmáis, hasta el sol.
No durmáis, mis hermosos amantes. No escuchéis
las olas del abismo".

Todos me ven y me oyen,
todos me temen, todos los que sufren el tiempo
como una pesadilla indescifrable,
y todos me preguntan quién soy, pero es inútil:
mi máscara es la noche.

Fondation de Valparaiso I :

Je fonde cette ville quatre cents ans après qu'elle a été foulée
par le pied de l'Espagnol sur sa plage,
au nom du vent qui sort des rochers
et passe par les pores de ses ruelles,
comme d'une femme aux boucles naturelles
émane l'avenir de ses entrailles
par la matrice des lèvres closes par l'angoisse.

Au nom du vent immarcescible
qui prend sa conscience dans les paupières ouvertes
de la marée multiple,
je fonde cette ville sur l'écume
et le sable. Au nom
du vent qui me bâillonne
avec la main invisible de sa colère
pour m'empêcher de détruire son innocence d'un baiser ;
je fonde cette ville
en fondement inébranlable
comme le premier Espagnol, d'un souffle converti
un aborigène de la nuit.

Ville emmurée de roche vive.
La lumière salée rugit contre le ciel.
Où tout est épée
dans l'atmosphère diurne.
Où il y a un cimetière volants dans la nuit
depuis la candeur de sa colline,
et promenant sa stèle de feu sur la côte,
comme un orchestre à peine perceptible
du poète qui veille sur son armure.

Extrait de La Misère de l'Homme, 1948 (traduction de Fabienne Bradu disponible à Institut Franco-Chileno et à la Librairie Française)

Yo fundo esta ciudad a cuatrocientos años de haber sido pisada
su playa por el godo,
en el nombre del viento que sale de las rocas
a través de los poros de sus calles estrechas,
como de una mujer de natural sortija
emana el porvenir de sus entrañas
por la matriz de labios cerrados en su angustia.

En el nombre del viento inmarcesible
que toma consistencia en los abiertos párpados
de la marea numerosa,
yo fundo esta ciudad sobre la espuma
y la arena. En el nombre
del viento que me tapa la boca
con la mano visible de su ira
para que no destroce su inocencia al besarla;
yo fundo esta ciudad
en fundamento inconmovible,
como el godo primero, de un soplo convertido
en aborigen de la noche.

Ciudad acorazada en roca viva.
Ruge la luz salada contra el cielo.
Donde todo es espada
en la atmósfera diurna.
Donde hay un cementerio que vuela por la noch
desde el candor de su colina,
y pasea su cola de fuego por la costa,
como una orquesta apenas perceptible
al poeta que vela su armadura.

Quelques éléments biographiques sur Gonzalo Rojas :

Le poète est né le 20 décembre 1917 dans le port minier de Lebu, à 500 km au sud de Santiago. En 1948, il publia son premier recueil de poèmes, La misère de l'homme (traduit en français) et près de vingt ans plus tard son second livre, Contre la mort. Il enseigna dans diverses universités étrangères. Il fut également conseiller culturel  du gouvernement de Allende en Chine, puis ambassadeur à Cuba.

Il reçut de nombreuses récompenses internationales : Prix de la Société des Ecrivains du Chili pour Poésie Inédite, en 1946, le Prix de poésie de la Reine Sofia en Espagne (1992), le Prix l'Octavio Paz au Mexique (1998), le Prix José Hernández en Argentine. Il fut notamment récompensé par le Prix National de Littérature du Chili en 1992 et par le Prix Cervantes en 2003, la plus grande distinction littéraire espagnole

logofbsantiago
Publié le 2 mai 2011, mis à jour le 14 novembre 2012
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos