Arrivée cet été à la French American School of Puget Sound, Barbara Martin avance avec une énergie contagieuse, un sens aigu de la justice et une vision éducative qui mêle exigence, compassion et émerveillement. Rencontre avec une femme qui a fait de l’école son pays d’origine et de la transmission son moteur.


Parcours, influences et construction personnelle
Barbara Martin n’a jamais vraiment quitté l’école. Elle y est entrée à trois ans et, comme elle le dit en riant : « Je n’en suis jamais sortie ». Mais derrière cette formule légère se cache une trajectoire unique, jalonnée d’obstacles à surmonter. Guidée par une force intérieure qui surprend autant qu’elle inspire, Barbara partage son parcours avec les lecteurs du Petit Journal.
Elle grandit en Essonne, dans une famille modeste où l’on apprend tôt que la liberté se conquiert. Sa mère, fille d’immigrés polonais, lui transmet l’idée que l’école est un chemin d’émancipation. Son grand-père, qui ne parlait pas français, invente avec elle une langue à deux, un idiome secret qui devient leur passerelle. Cette scène fondatrice, presque cinématographique, dit déjà beaucoup de Barbara : la relation, l’écoute, l’invention, et cette façon de créer du sens là où il n’y en a pas encore.
Plus tard, elle découvre la biologie à l’université d’Orsay, presque par hasard. Elle passe le CAPES, encore par hasard. Et devient prof… toujours par hasard (c’est Barbara qui le dit et le répète). Mais c’est là que le hasard cesse d’être un moteur et devient une révélation. Elle tombe « en amour de la pédagogie », comme elle le raconte, avec cette sincérité qui lui est propre. Elle découvre qu’enseigner, c’est ouvrir des portes, et parfois aussi des fenêtres.
Un moment fondateur ? Il y en a plusieurs, mais l’un d’eux revient souvent dans sa bouche : Star Wars. Oui, Star Wars. Pas pour les sabres laser, mais pour la psychologie. Elle raconte aux élèves que Luke Skywalker et Dark Vador, héros et anti-héros, partagent en réalité la même histoire : un héritage, des rencontres, des épreuves, des mentors… et au bout du chemin, un choix. « À la fin, c’est toi qui choisis la force ou le côté obscur. ». Une métaphore qu’elle utilise pour aider les jeunes à comprendre qu’ils ne sont jamais condamnés à leur contexte, à leur passé ou à l’histoire de leur famille.
Son parcours professionnel, lui, prend une ampleur inattendue. Elle devient principale adjointe, puis cheffe d’établissement, puis membre du ministère de l’Éducation nationale, puis directrice d’un lycée de 1.700 élèves à Nanterre en pleine crise sociale, et enfin directrice d’un établissement AEFE au Canada. À chaque étape, elle arrive dans des environnements complexes, parfois hostiles ou en tension. Et à chaque fois, elle se fixe la mission d'apaiser, fédérer, reconstruire, et, transformer.
Une anecdote sur son parcours à partager avec les lecteurs du Petit Journal ? Elle en a des dizaines. Mais celle-ci résume bien son style : un matin, en pleine crise des Gilets jaunes, elle se place entre les élèves et les forces de l’ordre pour éviter l’escalade. « Ils ne voulaient pas me blesser, ils me disaient : “Madame, rentrez, vous êtes gentille.” » Elle rit en le racontant, mais on comprend que ce rire se partage a posteriori. C’est le rire de quelqu’un qui a traversé des tempêtes.

Leadership, pédagogie et vision éducative
Barbara Martin ne dirige pas une école comme on dirige une administration. Elle la pilote comme un coach, avec une exigence assumée et une compassion revendiquée. Elle n’aime d’ailleurs pas ce mot “exigence”, trop vertical, trop froid. Elle préfère “responsabilité”. Et elle insiste sur le fait qu’elle s’applique à être le plus exemplaire possible. Elle s’investit à tous les niveaux et aime partager clairement les responsabilités. Elle ajoute, avec son franc-parler : « Je n’aime pas quand on dit “je ne le prends pas personnellement”. Moi, je prends tout personnellement. Je suis une personne. »
Je suis parce que nous sommes.
Son leadership repose sur trois piliers : la coopération, l’écoute et l’émerveillement. Lors de notre entretien, Barbara cite à plusieurs reprises le principe Ubuntu : je suis parce que nous sommes. Pour elle, une école n’est jamais une somme d’individus, mais un organisme vivant où chacun compte, du petit de maternelle au professeur chevronné. Elle se met à hauteur d’enfant, littéralement, pour écouter ce qu’un élève de cinq ans a à dire. Elle considère chaque voix comme valable, même quand elle dérange.
Sa vision pédagogique est profondément ancrée dans l’idée que l’enfant doit apprendre à apprendre. Dans la mesure du possible, elle encourage, et a encouragé à supprimer les notes dans certains établissements. Elle a mis en place des classes coopératives, instauré des temps de travail flexibles, après les classes, où les élèves choisissent ce qu’ils veulent travailler, avec qui, et comment. Elle défend une école où l’on cultive la curiosité, où l’on accepte l’erreur, où l’on apprend à devenir autonome.
Elle raconte cette scène : un élève qui n’a pas fait ses devoirs. Dans beaucoup d’écoles, c’est une sanction. Chez elle, c’est une information. « S’il n’a pas réussi à le faire seul, c’est que je dois l’aider autrement. » Elle refuse que les devoirs deviennent un marqueur social. Elle veut que l’école soit un lieu où l’on grandit, pas où l’on se compare.
Je veux réenchanter l’éducation.
Le bilinguisme, pour elle, n’est pas un outil, mais une ouverture. Elle aime à dire qu’une pomme peut être “pomme” ou “apple”, et que cette simple dualité ouvre déjà une fenêtre sur le monde. Elle a vécu en France, au Canada, et vient de s’installer aux États-Unis. Elle sait combien les langues façonnent les perspectives. Elle souhaite que les élèves de la FASPS deviennent des citoyens du monde, capables de naviguer avec aisance et respect entre les cultures.

Engagement pour les femmes, transmission et Portraits de Femmes
Barbara Martin parle des femmes avec une intensité rare. Elle a dirigé des établissements où la sororité était un pilier. Elle parle notamment de son expérience à Nanterre, où l’équipe pédagogique l’a d’abord accueillie avec froideur et méfiance. Après avoir fait ses preuves en situation de crise, elle a finalement été accueillie par les professeurEs et reconnue comme une des queens de l’école (pour reprendre l’expression des professeurs de cet établissement).
Comme de nombreuses femmes, elle a aussi affronté des remarques sexistes, des doutes sur sa légitimité, des jugements sur son âge, son apparence, son statut de mère. Elle en parle sans colère, mais avec lucidité. Elle sait que les femmes doivent souvent travailler deux fois plus pour être considérées à égalité. Elle sait aussi que les jeunes filles ont besoin de modèles. Elle raconte l’histoire d’une élève qui voulait mettre fin à ses études pour se consacrer à la religion. Barbara l’a accompagnée, sans jugement, en lui rappelant qu’une femme doit pouvoir choisir sa vie, et changer d’avis. L’élève a finalement repris ses études, un résultat que Barbara chérit en secret comme un succès !
Son engagement se traduit aussi par sa participation au projet Portraits de Femmes©. Elle y voit une occasion de transmettre, de raconter, de montrer que les trajectoires féminines sont multiples, parfois chaotiques, souvent courageuses. Elle veut que les jeunes filles de Seattle, de Toronto, de Nanterre ou d’ailleurs puissent se reconnaître dans ces histoires de femmes : ces femmes qui avancent, qui tombent, qui se relèvent, qui créent. « Je veux être une voix pour les femmes ! » affirme Barbara Martin.
À la fin de notre échange, Barbara sourit comme quelqu’un qui a déjà 1.000 idées en réserve. Elle évoque la coopération, la justice, la transmission, la joie, et imagine la FASPS comme un terrain d’expérimentation où l’on façonne l’école de demain. Les enfants, elle les appelle ses « petites graines d’avenir », avec une tendresse qui sonne juste. Son message aux lecteurs du Petit Journal Seattle tient en une seule ligne : « On avance ensemble. Toujours. » Et en l’écoutant, on comprend que OUI, avec elle, l’école peut devenir un lieu où l’on s’émerveille, où l’on grandit, où l’on choisit la force plutôt que le côté obscur…
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