Le 5 octobre 2011, Apple annonçait la mort de son cofondateur Steve Jobs à 56 ans, en remplaçantt sa page d'accueil par son portrait en noir et blanc et deux dates : 1955-2011. Quinze ans plus tard, l'entreprise vaut près de 14 fois plus en Bourse, revendique plus de 2,5 milliards d'appareils actifs… et vient de changer de patron : Tim Cook a passé la main à John Ternus le 1er septembre 2026. Paris gagnés, ratés, bras de fer avec Bruxelles et Paris : voici le bilan de quinze ans d'Apple après Steve Jobs.


5 octobre 2011 : la mort de Steve Jobs, six semaines après sa démission
Six semaines. C'est tout ce qui sépare la démission de Steve Jobs de sa mort. Le mercredi 24 août 2011, le cofondateur d'Apple, souffrant, quitte son poste de CEO et recommande au conseil d'administration de nommer Tim Cook, alors directeur des opérations (COO) et dans la maison depuis treize ans. Jobs devient président du conseil. Le mercredi 5 octobre 2011, il meurt à son domicile de Palo Alto, des suites d'un cancer du pancréas.
L'annonce, ce soir-là, tient en une image. Apple efface sa page d'accueil et la remplace par le portrait en noir et blanc signé Albert Watson — celui qui figure sur la couverture de sa biographie. Un clic mène à l'hommage de l'entreprise : « Steve laisse derrière lui une entreprise que lui seul pouvait bâtir, et son esprit restera à jamais le fondement d'Apple. » Le conseil d'administration, lui, publie quatre phrases : « Nous avons la profonde tristesse d'annoncer que Steve Jobs est décédé aujourd'hui… Le monde est infiniment meilleur grâce à Steve. » Dans les deux semaines qui suivent, plus d'un million de messages arriveront à l'adresse rememberingsteve@apple.com, ouverte le jour même.
À ce moment-là, Apple pèse environ 350 milliards de dollars en Bourse. Quelques semaines plus tôt, les 9 et 10 août, elle a même dépassé Exxon Mobil — d'abord en cours de séance, puis à la clôture —, devenant pour un temps l'entreprise la plus valorisée au monde. L'iPhone n'a que quatre ans. Et dans la Silicon Valley, une question revient partout : que devient Apple sans l'homme qui l'incarnait ?
Ce lundi 5 octobre 2026 marquera les quinze ans de sa disparition. La réponse, désormais, est chiffrée.
Tim Cook, l'anti-Jobs qui a transformé Apple en machine à cash
Tim Cook n'a jamais cherché à imiter Steve Jobs. Diplômé en génie industriel, venu de la logistique et des opérations, il est l'homme des chaînes d'approvisionnement — pas des coups de théâtre sur scène. Sa méthode : vendre plus, à plus de monde, et faire payer des abonnements à ceux qui ont déjà l'appareil.
Résultat, entre l'exercice 2011 et l'exercice 2025 :
| Exercice 2011 | Exercice 2025 | |
|---|---|---|
| Chiffre d'affaires | 108,2 milliards $ | 416,2 milliards $ |
| Bénéfice net | 25,9 milliards $ | 112 milliards $ |
| Salariés (équivalents temps plein) | environ 60 400 | environ 166 000 |
En Bourse, les caps sont tombés les uns après les autres : 1 000 milliards de dollars le 2 août 2018 (une première pour une entreprise américaine cotée), 2 000 milliards en août 2020, 3 000 milliards en cours de séance en janvier 2022, 4 000 milliards fin octobre 2025. Début octobre 2026, Apple vaut environ 4 870 milliards de dollars (clôture du 2 octobre), au deuxième rang mondial derrière Nvidia, à qui elle avait brièvement repris la première place en juillet.
Un chiffre résume la bascule. En 2025, les seuls services (App Store, iCloud, Apple Music, Apple Pay…) ont rapporté 109,2 milliards de dollars. Soit plus que le chiffre d'affaires total d'Apple l'année de la mort de Jobs. Ajoutez plus de 880 milliards de dollars de rachats d'actions depuis fin 2012, et vous comprenez pourquoi Wall Street a adoré Tim Cook.
L'homme a aussi marqué son époque autrement. Le 30 octobre 2014, dans une tribune publiée par Bloomberg Businessweek, il écrit être « fier d'être gay ». NPR le décrit alors comme le dirigeant d'entreprise le plus en vue à avoir fait son coming out.
Apple Watch, AirPods, puces M1 : les paris gagnés de l'ère Cook
« Apple n'innove plus depuis Steve Jobs » : la critique a accompagné Tim Cook pendant quinze ans. Elle oublie quelques paris qui ont plutôt bien tourné.
- L'Apple Watch, présentée le 9 septembre 2014 et sortie le 24 avril 2015 dans neuf pays, dont la France. C'est la première nouvelle catégorie de produit lancée après Jobs.
- Apple Pay, lancé aux États-Unis le 20 octobre 2014. Les nouveaux arrivants le découvrent vite : ici, on paie son café en approchant son téléphone ou sa montre du terminal.
- Les AirPods, en vente à partir du 13 décembre 2016.
- Les puces maison. En juin 2020, Apple annonce qu'elle abandonne progressivement les processeurs Intel pour ses Mac. Les premiers modèles équipés de la puce M1 sont présentés le 10 novembre 2020.
- Les services : Apple Music (30 juin 2015), Apple TV+ (1er novembre 2019, rebaptisé simplement Apple TV en octobre 2025), et même un succès au cinéma avec F1, porté par Brad Pitt, qui a dépassé 629 millions de dollars de recettes mondiales selon Apple.
Et puis il y a le « vaisseau spatial ». Apple Park, le siège en anneau de Cupertino, accueille ses premiers salariés en avril 2017. Le 12 septembre 2017, Apple y inaugure le Steve Jobs Theater avec, notamment, la présentation de l'iPhone X. Un projet que Jobs avait lui-même défendu devant le conseil municipal de Cupertino en juin 2011, quatre mois avant sa mort.
Manque à cette liste un produit que personne n'y aurait mis en 2012, et qui y aurait sa place aujourd'hui : la carte d'Apple.
Vision Pro, Apple Car, Siri : les paris perdus et le retard dans l'IA
Le bilan a aussi ses zones d'ombre. La plus spectaculaire s'appelait Project Titan. Pendant une dizaine d'années, Apple a travaillé en secret sur une voiture électrique. Fin février 2024, selon Bloomberg, le projet est abandonné et une partie des quelque 2 000 personnes concernées est réaffectée à l'intelligence artificielle.
Le casque Vision Pro, présenté le 5 juin 2023 et vendu aux États-Unis depuis le 2 février 2024 à 3 499 dollars, n'a pas trouvé son public. Selon MacRumors, en avril 2026 (une information reprise ensuite par d'autres médias spécialisés), les ventes cumulées tourneraient autour de 600 000 unités et Apple aurait mis le développement en pause pour se concentrer sur des lunettes connectées. Apple n'a pas confirmé.
Mais le vrai point faible de la fin de l'ère Cook, c'est l'IA. Apple Intelligence est annoncée en juin 2024, avec la promesse d'un Siri enfin capable de comprendre votre vie numérique. En mars 2025, Apple reconnaît que ce Siri personnalisé est reporté : « Cela va nous prendre plus de temps que prévu », admet une porte-parole. Le 12 janvier 2026, Apple et Google annoncent un accord pluriannuel : la prochaine génération des modèles d'IA d'Apple reposera sur les modèles Gemini et la technologie cloud de Google. Un aveu de retard — et pas des moindres — pour une entreprise qui a toujours voulu tout maîtriser.
Le nouveau Siri est finalement arrivé en version bêta avec iOS 27, le 14 septembre 2026. Il est d'abord disponible en anglais, avec un usage quotidien plafonné selon AppleInsider. Le français est annoncé pour octobre — mais pas sur iPhone ni iPad dans l'Union européenne : invoquant le règlement européen sur les marchés numériques (DMA), Apple n'y propose pas Siri AI et n'a donné aucun calendrier.
Dans le même temps, plusieurs figures historiques sont parties. Jony Ive, le designer de l'iPhone, a quitté Apple en 2019. En mai 2025, OpenAI a racheté sa start-up io pour environ 6,5 milliards de dollars. Fin 2025, Alan Dye, chef du design des interfaces, est parti chez Meta.
Apple Maps : du fiasco de 2012 à la carte que vous utilisez sans y penser
Reste que l'entreprise a déjà connu bien pire — et s'en est relevée. Le 19 septembre 2012, iOS 6 remplace Google Maps par Apple Maps — « Plans » sur un iPhone en français. C'est un désastre : des ponts qui semblent fondre dans le sol en vue Flyover, la tour Eiffel aplatie et, détail qui parlera aux habitants d'ici, Doyle Drive, l'ancien accès au Golden Gate Bridge, encore représenté en service alors que la circulation en avait été détournée et le vieux viaduc mis en démolition. En décembre, la police de l'État de Victoria, en Australie, évoque un problème « potentiellement mortel » : l'application situait la ville de Mildura à quelque 70 kilomètres de sa position réelle, en plein parc national, et des automobilistes y sont restés bloqués jusqu'à vingt-quatre heures, par des températures allant jusqu'à 46 °C. Neuf jours après la sortie, Tim Cook publie une lettre ouverte sur apple.com — un exercice rare chez Apple : « Nous sommes extrêmement désolés de la frustration que cela a causée à nos clients. » Il va jusqu'à conseiller à ses propres clients de télécharger Bing, MapQuest ou Waze en attendant.
Et puis Apple a fait ce qu'elle fait quand elle a perdu : tout recommencer. À partir de 2018, la carte est reconstruite de zéro, avec les voitures de relevé d'Apple, l'imagerie satellite et les données de trajet anonymisées des iPhone — et la Bay Area est servie la première. Look Around, l'équivalent maison de Street View, démarre en septembre 2019 dans la Bay Area, à Las Vegas et à Hawaï. La France reçoit la nouvelle carte le 7 juillet 2022, et Paris son plan 3D détaillé, ses itinéraires vélo et sa navigation piétonne en réalité augmentée le 9 juin 2023 — de quoi préparer un retour au pays depuis un canapé californien. Depuis avril 2025, Apple Maps tourne aussi dans un simple navigateur, sur maps.apple.com, y compris sur téléphone, même si Apple ne proposait l'interface qu'en anglais au lancement. Voilà le précédent que l'on garde en tête en regardant Siri : Apple sait reprendre un produit raté depuis la première ligne. Il lui a fallu six ans.
Bruxelles, Paris, Washington et San Diego : Apple face aux juges
Si Tim Cook a séduit les investisseurs, il a beaucoup moins convaincu les autorités de la concurrence. Et la France figure en bonne place dans la liste.
En Europe, la facture est lourde. Le 10 septembre 2024, la Cour de justice de l'Union européenne a donné raison à la Commission : Apple doit verser à l'Irlande environ 13 milliards d'euros d'impôts, au titre d'avantages fiscaux jugés illégaux, plus les intérêts. En mars 2024, Bruxelles lui avait infligé une amende de plus de 1,8 milliard d'euros pour avoir empêché les applis de streaming musical d'informer leurs utilisateurs d'offres moins chères hors de l'App Store. En avril 2025 est tombée la première amende au titre du Digital Markets Act (DMA, le règlement européen sur les marchés numériques) : 500 millions d'euros. En août 2026, Apple a annoncé de nouvelles conditions pour les développeurs européens, applicables à partir d'octobre.
En France, l'Autorité de la concurrence a sanctionné Apple de 1,1 milliard d'euros en mars 2020 pour des pratiques dans son réseau de distribution, une amende ramenée à 372 millions d'euros par la cour d'appel de Paris en octobre 2022, un montant devenu définitif après le rejet des pourvois par la Cour de cassation, le 13 mai 2026. En février 2020, Apple avait déjà accepté de payer une amende de 25 millions d'euros, dans le cadre d'une transaction, dans l'affaire du ralentissement des vieux iPhone. En septembre 2023, l'Agence nationale des fréquences (ANFR) a fait suspendre la vente de l'iPhone 12 pour un taux d'exposition aux ondes trop élevé, jusqu'à une mise à jour logicielle. Et en mars 2025, nouvelle amende : 150 millions d'euros, pour la manière dont Apple a mis en œuvre son dispositif de consentement au suivi publicitaire (App Tracking Transparency).
Aux États-Unis, le ministère de la Justice a attaqué Apple pour monopole en mars 2024. Aucune date de procès n'est fixée : le calendrier du juge vise 2027.
Et il n'y a pas que les États. Le vendredi 25 septembre 2026, un jury fédéral de San Diego a condamné Apple à verser 5,72 milliards de dollars à Taction Technology, une société de haptique installée dans la même ville, pour la violation de deux brevets sur les vibrations — la technologie derrière le Taptic Engine, ce petit moteur qui fait « toquer » votre iPhone et votre Apple Watch. C'est, selon Reuters, le plus gros verdict jamais prononcé aux États-Unis dans une affaire de brevets. Le jury a toutefois écarté le caractère délibéré de la contrefaçon, ce qui évite à Apple de voir la somme triplée. « Nous sommes en profond désaccord avec ce verdict », a répondu l'entreprise, qui annonce faire appel : rien n'est donc payé à ce stade. L'action a reculé d'environ 2 % à l'ouverture suivante.
Conséquence très concrète pour les Français installés ici : certaines fonctions disponibles en Californie arrivent plus tard, ou pas du tout, chez vos proches en France. Apple Intelligence n'a été proposée sur iPhone dans l'Union européenne qu'à partir du 31 mars 2025, et Apple attribue au DMA le retard de fonctions comme la recopie de l'iPhone sur Mac (iPhone Mirroring).
John Ternus, 51 ans : qui est le nouveau patron d'Apple ?
Le passage de relais a été annoncé le 20 avril 2026 et il est effectif depuis le mardi 1er septembre. Tim Cook devient président exécutif du conseil d'administration. « Comme vous le savez, je ne quitte pas Apple », a-t-il écrit aux salariés dans son dernier message de CEO, publié par 9to5Mac. « Cet endroit est la preuve que la culture l'emporte sur tout. »
Son successeur est un pur produit de la maison. Ingénieur en mécanique diplômé de l'université de Pennsylvanie, ancien nageur de l'équipe universitaire de Penn, John Ternus est entré dans l'équipe de design produit d'Apple en 2001. Vice-président de l'ingénierie matérielle dès 2013, il en était le grand patron depuis 2021 — autrement dit, le responsable de tout ce que vous tenez en main : iPhone, iPad, Mac, AirPods.
Sa première keynote en tant que patron, le mercredi 9 septembre 2026 à Apple Park, avait valeur de symbole. Apple y a présenté l'iPhone Duo, son premier iPhone pliant, à partir de 1 999 dollars, attendu en boutique le vendredi 23 octobre. Les iPhone 18 Pro et 18 Pro Max sont sortis, eux, le vendredi 18 septembre.
Un ingénieur du hardware à la tête d'Apple au moment où tout se joue sur l'IA et le logiciel : le pari est audacieux — ou très réfléchi. Steve Jobs, qui voyait Apple au croisement de la technologie et des sciences humaines (les liberal arts), aurait sans doute eu un avis sur la question.
Sur les traces de Steve Jobs et d'Apple dans la Baie
Pour marquer l'anniversaire à votre façon, deux adresses.
- Visitez l'Apple Park Visitor Center, au 10600 North Tantau Avenue, à Cupertino. On y trouve une boutique, un café, une terrasse sur le toit avec vue sur Apple Park, et des démonstrations du Vision Pro. L'espace d'exposition est temporairement fermé. Le reste du campus, Steve Jobs Theater compris, n'est pas ouvert au public. Vérifiez les horaires sur le site d'Apple avant de partir.
- Passez devant le garage de Crist Drive, au 2066 Crist Drive, à Los Altos. C'est dans cette maison d'enfance de Steve Jobs que les premiers Apple I ont été assemblés en 1976. Elle est inscrite depuis octobre 2013 comme bien historique de la ville. Mais c'est une propriété privée : on regarde depuis la rue, sans s'attarder.
Steve Jobs aurait eu 71 ans le 24 février dernier.

































