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MANUEL GROSSELET - "Le Mexique est malheureusement le premier pays au monde en termes d’espèces éteintes"

Par Lepetitjournal Mexico | Publié le 17/02/2016 à 10:30 | Mis à jour le 04/03/2016 à 14:42

 Manuel Grosselet, finaliste 2016 des Trophées des Français de l'étranger, ornithologue et bagueur d'oiseaux vit au Mexique depuis 1998 où il essaie de développer les techniques et la pratique d'observation des nombreux oiseaux du pays. C'est aussi un témoin privilégié et acteur des défis environnementaux et de biodiversité qui agitent le pays. Ce défenseur de la cause environnementale nous fait part de ses nombreux projets et dresse un constat global de la situation de l'avifaune au Mexique et Amérique du Nord.

Lepetitjournal.com/Mexico : Pouvez-vous présenter brièvement votre parcours ?

Manuel Grosselet : C'est assez original ! En France j'étais postier, ensuite cadre commercial et un jour j'ai eu l'opportunité de partir au Mexique pour une histoire d'amour. Je suis donc parti sans connaître vraiment le pays ou la langue. C'était en 1998. Depuis lors je me suis complétement consacré aux oiseaux. En France, j'étais aussi correspondant du CRBPO (le Centre de Recherches sur la Biologie des Populations d'Oiseaux*), je baguais les oiseaux avec eux, pour des projets un peu partout : France, Maroc, Europe? Je travaille maintenant au Mexique comme aide à la recherche, guide : tout ce qui tourne autour des oiseaux en fin de compte.

Vous êtes en train de développer un centre de baguage en partenariat avec le gouvernement mexicain. Est-ce que vous pouvez me parler de ce projet ?

Je baguais déjà les oiseaux en France avant de partir et je voulais continuer au Mexique. Je me suis alors rendu compte que si je voulais baguer les oiseaux au Mexique, il fallait que je demande un permis aux Etats-Unis. Ça m'a fait un déclic. Je me suis dit : on est quand même dans un pays indépendant, je ne vais pas aller aux Etats-Unis pour me faire un permis. Depuis on a présenté nos bagues au gouvernement, des bagues que l'on fait nous-mêmes et depuis cinq-six ans on essaye du coup de mettre en place un système de suivi des oiseaux avec une base de données centrale et nationale. Le gouvernement mexicain donne actuellement des permissions et des accords mais sans suivi. On voudrait que les gens qui récupèrent ces permis rentrent leurs données. Cela nous permettrait de rendre des rapports annuels d'activités, car pour l'instant, ce qui se passe on en a aucune vraie idée.  

Parallèlement, vous faites beaucoup de sensibilisation. Comment est accueilli votre travail ?

On n'arrête pas, c'est un travail de tous les jours. C'est très important car il n'y a pas de beaucoup de connaissances. En 98, si l'on voulait trouver un livre sur les oiseaux du Mexique on ne pouvait pas. Je me souviens avoir fait toutes les grandes librairies de la ville de Mexico et je n'ai vu que des ouvrages sur les oiseaux d'Espagne, d'Afrique? mais rien sur ceux du pays où l'on était ! Comment était-ce possible qu'un pays avec une si grande richesse naturelle n'en soit pas conscient ? Du coup, avec ma femme Georgita, on a commencé à faire des livres sur les oiseaux locaux. Le principe n'étant pas de faire un livre encyclopédique avec les 1100 espèces d'oiseaux du Mexique mais plutôt un ouvrage vivant avec des espèces régionales plus proches des habitants. Un livre, finalement, qui permettrait aux gens d'apprendre à connaître ce qu'il y a autour d'eux. On a fait le premier sur l'Etat de Oaxaca avec chaque famille d'oiseaux. Après ça a été le tour de Mexico City avec ses quelque 178 autres espèces puis un autre de retour à Oaxaca dans les zones archéologiques. Le but est vraiment que les gens apprennent à connaître leur région et surtout, la richesse ornithologique.
L'ornithologie commence à grimper un peu, je suis devenu responsable du comptage de Noël (Christmas Counting) et je gère toute la partie Mexico-Belize pour vérifier les données que les gens vont rentrer, vérifier aussi qu'ils le font correctement? Je suis lié à la Cornwell University sur un projet qui s'appelle E-Bird. Tout le monde sur cette plateforme peut rentrer ses données d'oiseaux lorsqu'il les voit - que ce soit en vacances, dans un jardin? Il faut encore une fois vérifier qu'il n'y ait pas trop d'erreurs et pousser les gens à toujours plus s'intéresser, à mettre de plus en plus en données, à reconnaître les espèces?

Est-ce que les Mexicains ont un rapport spécifique à la nature ?

Je pense que les Mexicains sont assez loin de la nature, ils la connaissent assez peu. Il y a une expression ici qui  signifie à la fois « ne rien faire » et « regarder les oiseaux ». D'une certaine manière c'est assez symptomatique. C'est un pays extraordinaire en richesse d'oiseaux endémique, le 4e (et 11e toutes espèces confondues),  mais pour l'instant les Mexicains en sont peu conscients. Néanmoins depuis quelques années on voit de plus en plus des groupes, des rassemblements ornithologiques qui commencent à observer les oiseaux un peu partout dans le pays.

Quelle est la situation de l'avifaune au Mexique ? Est-ce que certaines espèces sont en danger ?Le bruant des sierras pris en photo par Manuel

J'ai dit que le Mexique était le 4e pays au monde en richesse endémique d'oiseaux, c'est plutôt pas mal ! C'est aussi malheureusement le premier pays au monde au nombre d'espèces éteintes. Il y a pas mal d'espèces actuellement en grand danger, par exemple le bruant des sierras qui va probablement disparaître dans les 50 prochaines années.
(Pour l'anecdote : à mon arrivée au Mexique j'ai pris contact avec des biologistes de la UNAM et justement ils avaient un projet sur le bruant des sierras. Seulement, personne ne l'avait jamais capturé vivant. J'ai relevé le défi et ça a bien marché, on en a capturé 74 ! Du coup, je me suis fait une réputation et c'est comme ça que j'ai pu me faire connaître au Mexique. Voir la photo à droite.)
Une autre espèce comme le quetzal avec des populations très restreintes dans des milieux menacés par la déforestation, l'élevage intensif. Il faut voir que ces deux phénomènes font très mal au Mexique. Même l'aigle royal, pourtant l'emblème national  n'a plus que 300 couples dans le pays. Il y a vraiment des problèmes de conservation d'espèce au Mexique. En plus il faut prendre en compte également le trafic d'oiseau : perroquets, aigles royaux? franchement, ça n'aide pas ! 11% du pays est en réserve naturelle et l'objectif est de 16%, mais c'est un objectif qui à mon avis ne sera pas respecté.

A une échelle plus large, quelle est la situation de l'ornithologie en Amérique du Nord ?

Le Canada et les Etats-Unis sont très « développés » en terme d'ornithologie, il y a beaucoup de choses qui se font. On trouve aussi beaucoup d'observateurs qu'on appelle les « watchers », dont notamment beaucoup de particuliers qui le font par plaisir. D'ailleurs beaucoup viennent au Mexique, où paradoxalement la pratique reste encore minoritaire et assez jeune. Par exemple le Canada et les Etats-Unis viennent de fêter leurs 100 ans de travail en commun sur le bagage des oiseaux, nous, on a pas encore décollé. Ça commence doucement mais on est encore très très loin de ce qu'il y a là-bas.

Quels sont vos projets futurs ?

On prépare un livre pour l'état de Colima qui devrait sortir cette année, peut-être également recréer celui des oiseaux de Mexico pour le diffuser dans plus de 9.000 écoles.  On essaie vraiment de toucher à droite à gauche.
J'ai aussi de plus en plus de travail aussi avec les réserves naturelles. A  ce niveau j'essaie d'adapter ce qui peut se faire en France avec le STOC (suivi temporel d'oiseau commun).  L'idée derrière n'est pas seulement d'élargir les espaces naturels mais de développer un thermomètre capable de nous renseigner sur comment marchent ces espaces. Les oiseaux sont à ce niveau un indicateur particulièrement révélateur. 
Enfin il y a surtout la station de bagage à Veracruz qu'on essaye de développer. Pour l'instant, notre objectif général est à un peu près de 30.000 bagages par an. Ce qui est intéressant c'est que le Mexique est un peu une sorte d'entonnoir pour toute la biodiversité en Amérique du Nord. On passe d'un territoire de 6000km au nord du Canada à un isthme large de 200 km ! La concentration d'oiseaux y est donc très importante, pour nous c'est donc plus facile de les recenser et capturer là-bas. Le projet est soutenu notamment par Pemex la compagnie de pétrole et surtout par l'Institut Polytechnique National au Mexique, l'IPN ESIQIE. Comme cela marche très bien, on a commencé à faire des émules et l'on voudrait reproduire le projet à d'autres endroits.


Propos recueillis par Philippe Creusat, www.lepetitjournal.com/mexico, le  17 février 2016

Pour plus d'informations, visitez le site de Manuel.

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