Une table ronde sur la liberté d'expression était organisée ce mardi à la faculté de Sciences Politiques de l'UNAM à Mexico. Dans le contexte de l'attentat contre Charlie Hebdo en France et des nombreux journalistes assassinés dans l'exercice de leurs fonctions au Mexique, les intervenants avaient beaucoup à dire. Ainsi a-t-on pu écouter et échanger avec des dessinateurs, des journalistes et des chercheurs des deux pays.
La liberté d'expression a-t-elle la même signification en France et au Mexique ? (Photo Mathilde Saliou)
L'amphithéâtre Fernando Benitez de l'UNAM à Mexico est plein, ce mardi 10 février au matin, quand Frédéric Saliba, journaliste au Monde, prend la parole. En grande majorité issus des filières communication et journalisme, les étudiants sont massés jusque sur l'estrade où siègent les intervenants. De là, ils écoutent le journaliste leur présenter Charlie Hebdo, désormais figure internationale d'une forme de satire "à la française", sans limite. Et lancer un débat qui, s'il débute sur la liberté de la presse, touche le sujet bien plus vaste de la liberté d'expression.
Depuis l'attentat contre des figures de la caricature française dans leurs locaux parisiens, le 7 janvier 2015, une question revient souvent: Doit-il y avoir des limites à la liberté d'expression ? Auraient-ils mieux fait de cesser de représenter le prophète Mahomet ? Et si l'on admettait la nécessité de poser des barrières, où les mettre, justement ? Sur l'estrade, on rejette fortement l'idée en tant que telle. Mais Frédéric Saliba parle tout de même des manifestations Je suis Charlie comme de la défense spectaculaire d'une valeur trop souvent oubliée.
Des réactions différentes face aux attaques contre la liberté d'expression
Non moins impressionné par les rassemblements qui ont eu lieu les 10 et 11 janvier, Oscar G. Hernández, de la revue Marvin, déplore une différence de "valeur quotidienne" de la liberté d'expression entre la France et le Mexique. De l'autre côté de l'Atlantique, "pour 12 morts, 4 millions de personnes descendent dans la rue. Ici, on vit quotidiennement avec 43 étudiants disparus et 40 000 autres personnes derrière eux".
Daniela Pastrana, de la Red de Periodistas de a Pie, renchérit, expliquant la difficulté du travail journalistique au Mexique. Pour elle, le problème est double : on ne sait jamais vraiment qui est son ennemi, et la réaction de la population face à des évènements somme toute similaires à ceux de Charlie Hebdo est insignifiante, sinon inexistante. Elle l'affirme sans détour : "La liberté d'expression est un droit fondamental de la société. Ici, on n'en a même pas l'impression".
Le dogme des uns est le blasphème des autres
Rafael Barajas, autrement connu sous le nom de El Fisgón, caricaturiste pour Chamuco et La Jornada, approuve énergiquement l'idée d'une liberté d'expression pure et simple. "Les limites ne devraient simplement pas exister", assène-t-il. Et de rappeler combien l'histoire de la presse, et de la liberté d'expression, est liée à celle de la religion au Mexique, au sens de la lutte pour la laïcité. "La lutte pour la laïcité, c'est la lutte pour la liberté de culte, et donc pour la liberté d'opinion. Un délit de blasphème serait donc absolument absurde".
Si l'on retourne au cas français, comme l'a déclaré plus tôt Frédéric Saliba, personne n'a pu s'empêcher de noter les manifestations contre Charlie dans certains pays de confession majoritairement musulmane.
Dérives corporatistes et narcotrafic
Au Mexique aussi, il y a sans aucun doute nombre d'extrémistes. Mais le problème principal, que tous pointent du doigt et qui, de leurs mots mêmes, inquiète particulièrement les journalistes français qui observent, c'est ce réseau qui lie les narcotrafiquants aux sphères économiques et politiques. C'est, surtout, de parvenir à se rendre compte de l'ampleur de cette infiltration, puisque c'est ce réseau qui permet que des exactions sur des civils et des journalistes se fassent en toute impunité.
El Fisgón appuie l'idée : la principale limite à un travail de presse indépendant, c'est le pouvoir acquis au fil des décennies par les consortiums de presse qui cherchent avant tout à défendre leurs intérêts. Et c'est parce que les narcotrafiquants contrôlent tout cet appareil qu'il serait extrêmement difficile d'importer la culture française d'expression des différentes idéologies. On sent presque une forme de désespoir dans son discours. "Nous sommes tous des fils de Charlie Hebdo", lance-t-il finalement. A sa suite, Oscar G. Hernández décrit son pays comme un Etat de droit où la loi ne s'applique pas, où l'Etat commercial remplace cette loi. Et le journaliste du Monde de déplorer : "En France, il y a une espèce d'entraide entre les médias et le public, et entre les médias eux-mêmes. Ici, si un journaliste est agressé à Veracruz, c'est à peine si on le lira dans les journaux locaux le lendemain".
Il est finalement difficile de comparer le Mexique et la France stricto sensu, tant leur gestion des questions de liberté d'expression et de liberté de la presse sont différentes. Mais ce genre de débat n'est jamais clos. Toujours quelqu'un trouvera un point qui le gêne, et le soulèvera, comme cet étudiant qui, au moment des questions, fait remarquer à propos de Charlie Hebdo : "Est-ce qu'il ne s'agit pas plus d'acharnement qu'autre chose ? Quand on publie 80% de ses unes sur la religion musulmane comme ils l'ont fait?", faisant vigoureusement hocher la tête de gauche à droite aux Français présents sur l'estrade. Jean-Claude Boksenbaum, de l'AFP, reprend, et réexplique, étude à l'appui, que les unes de l'hebdomadaire s'attaquait aussi souvent à telle religion qu'à telle autre, quand il ne s'agissait pas, le plus souvent, d'épingler les politiques. Mais c'est pour et grâce à la liberté d'expression qu'il faut parler, en parler, échanger les points de vue.
Mathilde Saliou (lepetitjournal.com/mexico) Jeudi 12 février 2015







