Édition internationale

XOCHITL ou L’ENFANCE EN SUSPENS - Chapitre 4

Écrit par Lepetitjournal Mexico
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 25 février 2015

Après la série "Pepenadores", l'écrivain Pascal Bomy revient dans Le Petit Journal de Mexico avec "Xochitl ou L'enfance en suspens". Ce nouveau roman, publié en plusieurs chapitres, raconte la vie d'une petite Mexicaine Xochiltl qui, à travers ses yeux d'enfants, nous fait découvrir la richesse de sa culture mais aussi quelques cruelles réalités. Aujourd'hui chapitre 4.

XOCHITL ou L'ENFANCE EN SUSPENS

Petite fille surdouée et curieuse, Xochitl vit à Ecatepec, dans la banlieue de Mexico. Comme les autres enfants, elle aime jouer, rire et apprendre tous les jours de nouvelles choses. Elle s'évertue à grandir normalement auprès de sa famille et ses amis, malgré l'exacerbation des conflits au cœur même de la ville. Elle tente de s'échapper de la violence, de la corruption, des féminicides perpétrés au quotidien mais les nouvelles qui fusent autour d'elle cherchent systématiquement à miner son optimisme mêlé à une infinie joie de vivre. En toile de fond, de manière presque anodine, le candidat Enrique Peña Nieto remporte les élections présidentielles.

Chapitre premier - chapitre 2 - chapitre 3

"Y no es por eso / Que haya dejado de quererte un solo día / Estoy contigo aunque estés lejos de mi vida / Por tu felicidad a costa de la mía" (Photo Romain "Ojabierto" Thieriot

« - Réveille-toi, Xochitl ! On est arrivées ! 
- Hein, quoi, qu'est-ce qui se passe ? » grogna Xochitl en agitant les bras comme si elle cherchait à se défendre d'un agresseur imaginaire. Elle rouvrit les yeux et aperçut Samantha qui la regardait d'un air ahuri. 
« - D'accord, je me dépêche. » Sur sa joue apparut la marque du col de son manteau et au coin de ses lèvres dégoulinait encore un peu de salive synonyme d'un bon sommeil réparateur.

Les deux jeunes filles sautèrent ensemble sur le trottoir bosselé et se retrouvèrent face à un énorme édifice gris qui s'imposait impérieusement au regard des passants. Chaque fois qu'elle le longeait, Xochitl se demandait comment des urbanistes, architectes et ingénieurs civils diplômés à l'UNAM, la plus influente et prestigieuse université du pays, avaient pu penser, dessiner et mettre sur pied un immeuble aussi insultant pour la population. On la contraignait à subir tout ce qu'il y avait de plus laid dans les métropoles d'Amérique : un objet fonctionnel ingrat qui se vantait d'être le premier dans son genre. « J'espère pour la planète que c'est resté le seul dans son genre» se disait Xochitl.

Arrivées au coin de l'avenue Jacarandas, elles s'embrassèrent en se donnant rendez-vous le lendemain à 7 heures. Xochitl traversa la rue et monta rapidement les escaliers qui la séparaient de son appartement et du canapé sur lequel elle pourrait reposer ses pieds. Ses nouvelles chaussures la faisaient souffrir : la plante du pied lui brûlait au moindre frottement et les plus petits orteils étaient soumis à un écrasement continu. Elle mit la clef dans la serrure,  la fit tourner et se retrouva nez à nez avec sa mère qui l'attendait pour préparer le déjeuner.

« - Xochitl, c'est toi ! Ton père n'est pas encore rentré mais il ne devrait pas tarder. Viens m'aider dans la cuisine ! »

Elle posa son cartable sur le canapé qu'elle convoitait du regard et se dirigea vers la petite cuisine. À l'intérieur de la pièce, il y avait à peine la place pour deux personnes et il arrivait que Xochitl et sa mère se donnent des coups de coude ou se marchent sur les pieds. Régulièrement, alors qu'elles préparaient des enchiladas verdes ou un délicieux pozole, on entendait depuis le salon des « Aïe ! Fais attention où tu marches ! Tu l'as fait exprès ou quoi ! », ou encore  «Si tu continues à me crier dessus, je vais aller faire mes devoirs dans ma chambre. Comme ça, tu auras la place pour toi toute seule ! »

Une fois bien installées, elles se remettaient au travail et de la cuisine sortaient des plats dont toute la famille se réjouissait. 
Xochitl s'assit à la petite table verte mélaminée et commença à éplucher les oignons que sa mère avait placés dans une assiette creuse. 

« - Tu vas me les couper en rondelles pour qu'on prépare une sauce au piment de arbol pour les tacos préférés de ton père, ceux de steak avec un délicieux guacamole. Après, tu vas préparer l'eau de citron. Moi, je commence à cuire la viande et à faire la soupe aux légumes. Allez, dépêche-toi !
- Maman, quand est-ce qu'on aura une cuisinière ? Les voisins, ils en ont bien une.
- Tu plaisantes ou quoi ? Tant que je serai vivante, aucune autre femme ne mettra les pieds dans cette cuisine ! Et puis, avec quoi on la paierait, ta cuisinière ? Avec l'argent des sandwichs que je vends à l'usine d'à côté ?
- Pardon, Maman, tu as raison. C'est juste que ça doit être chouette d'en avoir une.
- Les voisins la paient certainement à crédit. Je ne crois pas que le salaire de facteur de Monsieur Hernández leur suffise. Comment s'est passée l'école aujourd'hui ?
- Bien. Je leur ai présenté mon exposé sur la faune et la flore dans l'État de Mexico et je crois que ça leur a plu. En plus, la maîtresse m'a félicitée. 
- C'est bien, ma fille. Il faut que tu continues comme ça pour devenir quelqu'un et quitter cette ville.
- Pourquoi ? J'adore Ecatepec ! Il y a Samantha et les camarades de l'école, la fête des morts au mois de novembre…
- Tu comprendras quand tu seras plus grande. Tu n'as pas encore fini avec ces oignons ?
- Pardon, Maman. Ils me font pleurer. »

Xochitl se couvrit les yeux et se mit à sangloter. Inquiète, sa mère se demanda si l'irritation venait des légumes ou si elle ressentait un véritable chagrin. Elle s'approcha de sa fille et se mit à lui caresser les cheveux en murmurant sa chanson préférée. 

Y no es por eso
Que haya dejado de quererte un solo día
Estoy contigo aunque estés lejos de mi vida
Por tu felicidad a costa de la mía 

Elle avait toujours eu de grands espoirs pour sa petite fille prodige qui était en avance depuis tout bébé. Elle était convaincue qu'elle pourrait mettre à profit ses talents en étudiant dans une grande université de la ville, le Politécnico nacional ou l'UNAM. Elle deviendrait importante et romprait les chaînes de la famille, se délivrant d'un atavisme astreignant.

La cuisine où elles se hâtaient était exiguë mais dégageait néanmoins une certaine gaieté. La mère de Xochitl avait fait tout son possible pour qu'elle s'apparente aux cuisines mexicaines traditionnelles, recouvertes de céramique de couleurs et regorgeant de marmites en cuivre, assiettes en terre cuite et couverts en bois. Dans son cas, la vaisselle qu'elle possédait avait été récupérée au fil des ans dans les marchés et brocantes du quartier, là où on méconnaît presque toujours la provenance de la marchandise. En guise de céramique, elle avait peint dans un atelier de décoration au centre social d'Ecatepec des planchettes en bois qui, collées à bon escient, constituaient des trompe-l'œil particulièrement efficaces. Beatriz Torres était fière de cette petite pièce qu'elle avait surnommée la cuisine de Frida, en référence à celle de la maison bleue de l'artiste peintre Frida Kahlo, qui l'avait fortement impressionnée lors d'une visite qu'elle y avait faite avec son mari pour leur anniversaire de mariage.

En silence, les deux femmes continuaient à découper, émincer et mixer avocats, tomates et gousses d'ail. On apercevait leurs dos menus depuis le salon. Celui-ci était assez sombre car une seule fenêtre étroite laissait pénétrer un faisceau de lumière inconsistant. Le canapé dont les coussins, tant ils étaient enfoncés, laissaient deviner des centaines d'heures de conversation et une infinité de soirées passées devant la télévision, était recouvert d'un plastique transparent qui devait le protéger de toute salissure et de la poussière environnante. De grandes fleurs marron et orange étaient couchées sur le tissu. La table de la salle à manger était placée derrière le canapé entre une dizaine de chaises en bois verni. On y retrouvait le même plastique hygiénique et protecteur.

Sur un grand buffet en pin, on pouvait apercevoir les photos des enfants qui chantaient à la kermesse de l'école, participaient à des compétitions sportives ou jouaient dans le parc de Chapultepec. Il y avait également, intercalés entre les photos, des bibelots et objets décoratifs en tout genre. Un espadon en plastique de la station balnéaire de Puerto Vallarta, une poterie chinoise qui représentait un bouddha au large sourire, une carte postale de la place de Saint-Pierre de Rome avec, en médaillon, un Jean-Paul II exceptionnellement jeune. Si on s'y attardait, on pouvait également entrevoir un ange en cristal, une statuette en pierre obsidienne de Teotihuacan et une bouteille de mezcal dans laquelle il ne restait que le ver asséché. À côté du meuble, épinglée sur le mur, une photo d'Emiliano Zapata qui impressionnait Xochitl toutes les fois où son regard s'y arrêtait lui rappelait l'ampleur de la Révolution mexicaine.

Pascal Bomy est écrivain public  et enseignant de français langue étrangère (Lire article

Son blog http://racontezvous.blogspot.mx/

Épisodes de la série "Pepenadores" publiée dans le Petit Journal de Mexico: Juan (1) - Jacob (2) - Lupita (3) - Elle et lui (4) - Tata (5) - Le jour des pepenadores (6)

Pascal Bomy pour (Lepetitjournal.com/mexico) Mercredi 18 février 2015

lepetitjournal.com Mexico
Publié le 18 février 2015, mis à jour le 25 février 2015
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos