Édition internationale

XOCHITL ou L’ENFANCE EN SUSPENS - Chapitre 19

Écrit par Lepetitjournal Mexico
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 6 janvier 2018

Après la série "Pepenadores", l'écrivain Pascal Bomy revient dans Le Petit Journal de Mexico avec "Xochitl ou l'enfance en suspens". Ce nouveau roman, publié en plusieurs chapitres, raconte la vie d'une petite Mexicaine Xochitl qui, à travers ses yeux d'enfants, nous fait découvrir la richesse de sa culture mais aussi quelques cruelles réalités. Aujourd'hui chapitre 19

XOCHITL ou L'ENFANCE EN SUSPENS

Petite fille surdouée et curieuse, Xochitl vit à Ecatepec, dans la banlieue de Mexico. Comme les autres enfants, elle aime jouer, rire et apprendre tous les jours de nouvelles choses. Elle s'évertue à grandir normalement auprès de sa famille et ses amis, malgré l'exacerbation des conflits au cœur même de la ville. Elle tente de s'échapper de la violence, de la corruption, des féminicides perpétrés au quotidien mais les nouvelles qui fusent autour d'elle cherchent systématiquement à miner son optimisme mêlé à une infinie joie de vivre. En toile de fond, de manière presque anodine, le candidat Enrique Peña Nieto remporte les élections présidentielles.

Chapitres 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16  - 17 - 18

La visite put enfin commencer.« - Nous voilà donc devant l'une des œuvres majeures du muralisme mexicain : les fresques du Palais National signées Diego Rivera... » (Photo Romain "Ojabierto" Thieriot

La semelle des chaussures en cuir bleu se posa avec fermeté sur le marchepied du grand autocar blanc. D'un geste souple, Xochitl se souleva et pénétra avec aisance dans le véhicule dont l'aspect maussade ne parvenait à altérer l'excitation. Sortir d'Ecatepec pour se rendre au District Fédéral qui renfermait les trésors que l'écolière n'avait pu contempler que dans les livres scolaires l'exaltait au point d'en oublier tout le reste. Après plusieurs années de persévérance, Madame Gómez avait réussi le pari insensé de convaincre les parents d'élèves et la direction de l'école d'organiser ce voyage d'études qui, pour beaucoup d'enfants, était le premier voyage. Xochitl avait enfin l'opportunité de se confronter aux monuments et lieux dont elle avait étudié l'architecture, les ornements et la valeur historique. Lorsqu'elle s'assit derrière le chauffeur, pensant qu'il s'agissait de la meilleure place pour profiter pleinement du paysage, son enthousiasme était à son comble et elle se murmurait à elle-même, les yeux fermés : Zócalo, Templo Mayor, Catedral Metropolitana, Palacio Nacional. 

Le visage empreint d'une grande excitation, sa cousine Samantha monta dans l'autocar accompagnée d'une demi-douzaine de garçons entre neuf et onze ans. Se poussant les uns les autres en riant bêtement, ils provoquèrent un chahut qui altéra l'écolière absorbée dans ses pensées. 

« - Xochitl ! Tu viens dans le fond du bus ? Y a Pablo qu'a apporté son nouveau portable, son père lui a acheté au marché de dimanche. Et il a plein de jeux qui tuent !
- Non merci, Samantha. Je préfère rester ici. 
- Comme tu voudras, mais tu vas tout rater. Nous, on va bien se marrer ! Avancez, les gars ! »

S'efforçant de faire abstraction des cris et des blagues de ses camarades, Xochitl se concentra sur la musique qui passait à la radio pour rejoindre son état premier.

Le chauffeur mit le moteur en marche et le véhicule rempli d'écoliers s'ébranla. Les maisons et immeubles quelconques commencèrent à défiler devant les yeux de Xochitl qui cherchait dans ce paysage urbain des indices, des pistes qui lui permettraient de dire avec conviction si c'était beau, si c'était laid ou bien si cela n'avait aucun intérêt. Les kilomètres défilaient au compteur mais aucun changement n'était visible de l'autre côté de la vitre. Les mêmes voitures, les mêmes passants affairés, les mêmes vitrines obligèrent la jeune fille à conclure qu'ils tournaient en rond depuis une bonne heure. 

« - Monsieur, il y a un problème ? On n'est pas encore sorti d'Ecatepec ?
- Mademoiselle, on est entré dans la capitale depuis dix bonnes minutes déjà. Regardez ! C'est les tours de Satélite ! »

Cinq tours colorées apparurent soudain, contrastant avec la grisaille alentour qui accompagnait le boulevard périphérique sur des dizaines de kilomètres. Cette vision sortit Xochitl de son assoupissement et elle sentit qu'avec sa modernité effrénée, la capitale commençait à pointer son nez. Elle scruta les rues et les édifices qui passaient à toute vitesse, se figurant après quelques minutes, comme les personnes se supplantaient sans arrêt les unes aux autres, que la ville était interminable.

L'écolière recherchait dans le moindre détail des formes qui se succédaient les éléments qui lui donneraient la définition correcte de la fascinante mégalopole. Cependant, le mouvement s'accéléra de manière inusuelle et les images s'intercalant submergèrent Xochitl qui dut en détourner le regard. Une légère nausée surgie au fond de son estomac l'obligea à prendre quelques minutes de repos. 

L'autocar se gara près du Palais National et l'institutrice guida les enfants vers la porte centrale, leur laissant à peine le temps de mesurer la magnitude de la grand place et de la cathédrale qui se réveillaient avec la ville. Lorsque le groupe allègre pénétra dans le patio central, l'élégante fontaine de Pégase l'accueillit dans un faisceau de lumière blanchâtre. 

Xochitl ressentit un mouvement violent au niveau des reins, comme si une main étrangère la poussait avec vigueur pour accentuer son élan. Sans prendre totalement conscience de ses gestes, l'écolière se mit à courir dans le patio de l'immeuble solennel puis vira brusquement sur sa gauche. L'œuvre monumentale s'offrit alors à ses yeux et le souffle saccadé fruit de la course improvisée fut aussitôt coupé. La peinture murale happa tout entier le petit corps de Xochitl dont l'histoire ne pouvait rivaliser avec celle de la fresque qui se déroulait littéralement au regard de la visiteuse inopportune. Elle désirait tout savoir, tout comprendre sur le moment et parcourut des yeux chaque centimètre carré, apercevant une lance, une croix, une infinité de chapeaux et de moustaches de toutes sortes, d'arcs et de cartouches, de masques à gaz et d'enfants à la peau brune. Sa tête faisait de petits mouvements saccadés, d'une étonnante rapidité, telles les ailes d'un colibri mignon qui rend visite aux plus belles fleurs du jardin le mieux entretenu. Elle sentit une vague d'émotion la porter quelques secondes, esquissa un sourire d'admiration profonde et s'effondra sur les marches qui soutenaient la pointe des pieds de l'enfant qui voulait s'élever pour mieux contempler le spectacle. Quand elle revit la lumière, ses camarades et Madame Gómez l'entouraient, la scrutant avec inquiétude. 

« - Tout va bien ! J'ai juste eu un peu le vertige, c'est tout ! »

Madame Gómez l'aida à se relever et la visite put enfin commencer.

« - Nous voilà donc devant l'une des œuvres majeures du muralisme mexicain : les fresques du Palais National signées Diego Rivera. Il les commença dans les années 30 quand le ministre Vasconcelos chercha à divulguer l'histoire du Mexique dans les édifices publics à travers le pays. 
Comme vous pouvez l'observer de bas en haut, les différents moments historiques du pays y sont représentés de manière chronologique. Il y a tout d'abord la Conquête avec les soldats espagnols qui luttent contre les guerriers aztèques, vêtus comme des tigres ou des aigles. On peut voir au-dessus l'époque de l'évangélisation des populations indigènes avec les excès que cela impliquait. On aperçoit dispersés à droite à gauche les grands héros nationaux comme Miguel Hidalgo y Costilla, Maximilien de Hasbourg qui profita peu de temps de son empire, Porfirio Díaz et les révolutionnaires comme Zapata et Pancho Villa.
Cette œuvre magistrale exalte les valeurs nationales et ravive les racines indigènes de notre pays.»

Xochitl n'écoutait plus les rires des enfants. Toutes les notions mémorisées pendant les cours d'histoire de Madame Gómez se matérialisaient sur le mur et elle eut le sentiment d'en saisir la substance dans la peinture qui lui figurait une bande dessinée datant d'un autre siècle. Comme les ouvriers, les paysans et les petits marchands qui avaient découvert l'histoire nationale étalée sur les parois des palais de justice, des mairies ou des écoles, la jeune fille se prenait à rêver un Mexique grandiose et fantasque, confronté aux guerres mais réconcilié dans le métissage des peuples.

À midi, Xochitl sortit une pièce de cinq pesos de son petit porte-monnaie en coquille de noix de coco et composa le numéro de l'appartement. 

« - Maman, devine où je suis !
- …
- Je suis en train de t'appeler d'une cabine téléphonique du Zócalo ! Il y a la cathédrale juste en face de moi !
- Xochitl, écoute-moi… Xochitl, ta cousine Betty a disparu. »

Pascal Bomy est écrivain public et enseignant de français langue étrangère (Lire article
Son blog http://racontezvous.blogspot.mx/
Épisodes de la série "Pepenadores" publiée dans le Petit Journal de Mexico: Juan (1) - Jacob (2) - Lupita (3) - Elle et lui (4) - Tata (5) - Le jour des pepenadores (6)

Pascal Bomy pour (Lepetitjournal.com/mexico) Mercredi 03 juin 2015

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Publié le 3 juin 2015, mis à jour le 6 janvier 2018
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